Marie Zolamian : La Route vers l’Exploration paru dans Hart #179

Dans le cadre de l’exposition ‘Le Jardin du Paradoxe’ consacrée au mythique ‘Cirque Divers’ liégeois (1977-1999), à la fois cabaret, théâtre et galerie qui s’attachait à la théâtralisation du quotidien, Jean-Michel Botquin a invité à trois artistes qui ne l’avaient pas connu à produire leur point de vue sur le lieu. Marie Zolamian (°1975, Beyrouth) est l’une d’entre eux. ‘La Route vers l’Exploration’, titre de la série qu’elle a réalisée se compose d’un portrait, d’une impression numérique et de cinq peintures au format carte postale.

Marie Zolamian a choisi de travailler sur Michel Antaki, un des créateurs et animateurs du lieu. Elle a croisé quelques fois cet architecte et urbaniste de formation d’origine syrienne, né à Beyrouth en 1946, qui lui a toujours semblé énigmatique. Ils ont en commun un même lieu de naissance, un même lieu de vie (Liège) et une même manière de transformer une recherche intime – le questionnement de l’identité – en un travail poétique, l’une par la peinture et l’installation, l’autre par des pratiques variées qu’il résume en se présentant comme le ‘jardinier du paradoxe et du mensonge universel’. Dès le début de ses recherches, elle lit son ‘Mémoire d’un explorateur syrien dans une commune industrielle : Seraing 1975-1976’, présenté dans le cadre sa licence en urbanisme et aménagement du territoire. Elle découvre qu’ils partagent une même attitude vis-à-vis du monde. L’artiste la résume ainsi : « L’exploration de l’inconnu pour pouvoir y vivre quelque temps. Chercher à connaître, à comprendre des us et coutumes qui me sont nouveaux, me fabriquer un univers, trouver le moyen de faire partie d’une localité tout en y apportant son grain de sel, participer à la vie commune tout en étant dans la position de l’observateur ».

Le portrait d’Antaki par Zolamian entretient une certaine parenté avec les portraits officiels. Au-delà d’une ressemblance manifeste (élément inaccoutumé chez l’artiste qui s’intéresse au processus pictural et à sa durée plus qu’au résultat visuel), la peinture restitue une intériorité du personnage. La reproduction de la première page de son mémoire d’urbanisme permet de placer à l’avant plan les idées d’exploration et de poésie que les cinq petits tableaux prolongent et affirment. Ils trouvent leur source dans une série de photographies qui s’attachent à différentes plaques signalétiques ; elles ont été prises dans un village hennuyer situé entre Charleroi et Nivelles qui porte un nom suggestif : Rèves. Le lieu en lui-même est banal – des briques, de la végétation, des routes et des plaques émaillées. Mais la traduction picturale que l’artiste lui applique accentue le pouvoir évocateur de la toponymie. Dans ces petits tableaux, on peut voir la gare sous deux points de vue différents, des panneaux de direction au pied d’une maison, la sortie du village en pleine campagne, son entrée à partir des prairies : des bâtiments et la nature. Les couleurs des bâtisses empruntent aux ocres, aux roses et rouges, une large gamme de verts sous des cieux bleus un peu délavés forment le décor.  La banalité des vues se voit contredite par le travail des couleurs – fraîches, travaillées, profondes, jouïssives. Les panneaux qui indiquent ‘Rèves’, bleus aux lettres blanches ou blancs aux lettres bleues apportent un décalage dans les vues champêtres. Par leur précision, ils indiquent qu’il ne s’agit pas là d’un quelconque lieu bucolique, mais d’un point précis du territoire; en dépit de l’homonymie, il s’agit du village de ‘Rèves’ et pas d’un songe. L’ensemble est éminement poétique donnant du village une impression de vide étrange (on n’y trouve pas un seul être vivant) et de quiétude onirique.

Le plus souvent, le travail de Marie Zolamian trouve son origine dans dans les voyages, qu’elle nomme ses ‘exils choisis’. C’est à partir de l’espace qu’elle explore et des habitants qu’elle rencontre que des éléments temporels (en relation à l’histoire, aux archives) entrent en jeu. Avec ‘La Route vers l’Exploration’, elle voyage dans le temps pour rencontrer un personnage au travers d’archives – des textes et des images – et découvrir un lieu (qui connait le village de Rèves ?) qui relève beaucoup plus de l’espace intérieur que du lieu physique. Mais quelle que soit la manière dont elle aborde un travail, ce sont toujours des questions d’identité, d’accueil, de mémoire et de déracinement qui la guident. Les recherches qu’elle effectue pour chacune de ses séries d’oeuvres ont en commun d’être à la fois approfondies et libres – ni méthodologie systématique, ni volonté d’exhaustivité, elle choisit dans ce qu’elle découvre ce qui va l’amener à construire l’oeuvre. Elle crée des formes pour construire une vie et une présence au monde qui mélange les lieux et les époques. En s’emparant des vies d’autrui, en les la mêlant à la sienne, l’artiste affirme les existences humaines (celle de l’artiste, de son modèle, des spectateurs).

‘La Route vers l’Exploration’ de Marie Zolamian dans ‘Le Jardin du Paradoxe’ jusqu’au 16 août au Musée de la vie wallonne, Cour des Mineurs à Liège. Ouvert ma-di de 9h30-18h. www.jardinduparadoxe.be

 

‘‘Intuition’ au Palazzo Fortuny : la saisie immédiate de l’art’ dans Hart #171

‘Intuition’ the second floor. Automatic writing with Günther Uecker Intuition © Jean-Pierre Gabriel

Pour leur sixième et dernière exposition au Palazzo Fortuny, Axel Vervoordt et Daniela Ferretti, ont choisi de se pencher sur l’intuition, une notion intrinsèquement liée à toute oeuvre d’art. Ils l’ont fait, comme à leur habitude, en étudiant et en documentant largement le concept, mais aussi en le mettant en oeuvre dans l’élaboration d’une exposition parmi les meilleures actuellement à Venise.

Quel que soit le point de vue mis en oeuvre – philosophie, psychanalyse, théologie ou neuro sciences -, le concept d’intuition convoque les notions d’immédiateté et de rapidité, la mémoire émotionnelle ou la ‘vision’ de la solution à un problème. L’intuition n’a rien à faire avec les capacités analytiques, elle pousse à agir sans comprendre pleinement le pourquoi. En s’appuyant sur l’inconscient, l’énergie et l’émotion, l’intuition est bien évidement au coeur de la pratique artistique. Elle est intimement liée à l’acte créateur, elle dépasse l’intention (elle en nait), elle se superpose à l’inspiration. Présente au coeur de chaque oeuvre de l’exposition, l’intuition domine aussi sa conception et son accrochage où le rapprochement des oeuvres les unes avec les autres démultiplie ce que chacune recèle. Un bel exemple se découvre dès l’entrée, dans la grande salle sombre du rez-de-chaussée: une série de menhirs néolithiques sont alignés dans une certaine pénombre sous le ‘regard’ de ‘Versus Medici’, une grande toile de Jean-Michel Basquiat qui concentre la lumière. Passé et présent sont reliés comme les pierres gravées d’éléments sexués figurant hommes et femmes reliaient le ciel et la terre.

Si, cette fois encore, l’exposition met en oeuvre des mises en scène spectaculaires et un accrochage façon ‘cabinets de curiosité’, cette sixième édition contient une dimension supplémentaire. Les rapprochements entre les oeuvres dépassent la proximité physique qu’elles entretiennent entre elles pour se poursuivre à distance. Dans une salle consacrée à des oeuvres noires, la grande toile de Thierry de Cordier intitulée ‘Nada’ se détache de ses voisines et fait écho aux oeuvres blanches disposées ailleurs, comme la pièce blanche d’Anish Kapoor ou les sculptures d’opaline et de cristal de Lucia Bru. De la même manière, la série de petits tableaux de ciels de Markus Schinwald renvoie à ‘La Vague’ de Courbet située dans un espace adjacent et le rideau de brume d’Ann Veronica Janssens appelle la tenture métallique d’El Anatsui. Certains artistes comme Berlinde De Bruyckère, Bruna Esposito ou Kurt Ralske ont créé des installations spécifiques qui entrent en dialogue avec le palais et les oeuvres historiques.

Automatismes

Les ‘automatismes’ chers aux surréalistes sont très présents. Qu’ils émanent de l’inconscient ou qu’ils relèvent de créations collectives, ces ‘dessins communiqués’, ‘écritures automatiques’ ou ‘cadavres exquis’ sont représentés par des oeuvres signées e.a. par André Breton, Paul Eluard, Victor Brauner. On y trouve aussi les expérimentations photographiques de Raoul Ubac et de Man Ray et des oeuvres contemporaines qui leur sont liées avec Robert Morris, Isa Genzken ou William Anastasi. Dans les deux derniers étages, le palais cesse d’être un écrin pour laisser les oeuvres se déployer en toute lumière. Tout le second étage est structuré par les toiles grand format de Gunther Uecker. Elles descendent du plafond couvertes de taches répétées d’encre noire, elles répondent les unes aux autres et entrent en dialogue avec les petits formats d’Elena Mazzi, de Mario Deluigi ou d’Henri Michaux. Au grenier, on découvre une formidable installation de Kimsooja. Des blocs d’argile sont disposés sur une longue table, à côté, une grande table ovale recueille les boules de glaise façonnées par les visiteurs où elles forment une galaxie terrestre.

Il faut encore mentionner les traces des performances qui ont accompagnés les jours d’ouverture – e.a. le ‘Straatman’ d’Angel Vergara -, la collection d’objets chamaniques exposée en relation avec des vidéos d’Ana Mendieta et de Cleo Fariselli, le Pavillon wabi conçu par Axel Vervoordt et Tatsuro Miki, etc. Avec plus de 170 artistes et de nombreux anonymes, l’exposition s’offre au visiteur sans lui imposer une lecture univoque. Certains y verront une déambulation dans des formes singulières, au coeur de la création et hors du temps, d’autres seront particulièrement sensibles aux dimensions spirituelles, mystiques ou magiques.

‘Intuition’ jusqu’au 26 novembre au Palazzo Fortuny, San Marco 3958-San Beneto, Venezia. Ouvert me-lu de 10-18h. www.intuition.art

Bande-annonce

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Quelques mots, des extraits de textes, devraient guider mes recherches dans les jours, les semaines, les mois à venir.

Les premiers viennent du recueil de Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose :

“E io, feto adulto, mi aggiro

più moderno di ogni moderno

a cercare fratelli che non sono più”

ou

“- come in un film di Godard – riscoperta

del romanticismo in sede

di neocapitalistico cinismo, e crudeltà -“

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L’autre extrait débute le texte de Dirk Snauwaert dans le catalogue de l’exposition Atopolis ouverte à Mons la semaine dernière :

“Alors que nous avions appris à connaître la liberté procurée par la suppression des murs et des barrières imposés par les idéologies, alors que la libre circulation des idées et l’information avait permis d’instaurer la démocratie et la justice généralisée, et que les distances entre les lieux et les humains avaient été supprimées et étaient devenues virtuelles grâce au numérique, alors que cette nouvelle phase de la modernité baptisée « ère de la globalisation » était à peine réalisée, nous étions finalement entrés dans celle de la « post-histoire ». Nous nous sommes alors réveillés de ce simulacre, stimulés par de nouveaux chocs, en réalisant qu’entre-temps, la notion de futur nous avait été enlevée, et avec elle l’horizon d’une société juste, d’une existence épanouie, d’une vie meilleure – futur et horizon substitués par une vue de l’histoire contaminée par les habitudes et les traditions du compromis et versant inexorablement dans le fatalisme.”

Il s’agira de s’inscrire dans la pensée d’un futur possible, de repérer la manière dont les artistes inscrivent cette possibilité dans les formes poétiques qu’ils produisent ainsi que le montre remarquablement Atopolis. Je reviendrai plus longuement sur cette exposition dans les prochains jours…

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