Quelques notes au sujet de ‘Plis du temps’ l’exposition de Lili Dujourie au SMAK et au MuZEE

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A travers la photographie, le plâtre, le collage, les étoffes, l’acier, le papier-mâché, la diapositive, la vidéo et le marbre, c’est à un double parcours à travers une œuvre exigeante, cohérente et sensible que le visiteur est convié. Une œuvre résolument contemporaine qui, même lorsqu’elle prend la forme d’images, relève toujours de la sculpture.

A la fin des années 60, dans la lignée du Minimal Art, Lili Dujourie pose de simples plaques d’acier dans le bas des murs en peignant souvent la portion recouverte d’une couleur franche. Ce pan de mur coloré et partiellement masqué convoque la peinture et souligne le volume que l’œuvre occupe dans l’espace. Sa taille humaine et sa position périphérique font l’éloge d’une certaine discrétion. Dans toutes les pièces de l’artiste on retrouve ce déploiement : une forme dans un matériau précis – l’œuvre – prend position dans son époque, elle convoque toujours la peinture, souvent les mots (ceux de la littérature ou de la poésie) et la musique (surtout baroque).

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La série de photographies, Sans titre (nu masculin), renverse les rôles de l’artiste et du modèle (faut-il rappeler que les musées sont remplis de femmes nues peintes par des hommes) : elle place un corps masculin et nu au centre de l’image. L’éclairage de ce corps allongé révèle ses qualités sculpturales, mais contrairement aux sujets allégoriques, l’image de cet homme couché à même le sol a quelque chose d’androgyne et la lumière qui joue sur sa peau révèle toute sa fragilité.

Les collages, des morceaux d’images déchirées dans des magazines disposées par petites touches sur une grande surface ou à même le mur, se nomment Romans ; ils sont les bribes de toutes nos histoires. Les vidéos, toujours filmées en un plan unique, s’attardent sur un paysage marin ou enregistrent les mouvements lents de l’artiste dans un lieu clos.

Tant au SMAK qu’au Mu.ZEE, on trouve les sculptures textiles que l’artiste a produites dans les années 80. Le mélange de velours et de moires dans des drapés baroques évoque la peinture flamande et allie force plastique et sensualité. On peut en apprécier toute la subtilité et l’évidence au MSK de Gent (en face du SMAK) où la première de ces pièces, Maagdendale, est accrochée entre une Vierge à l’enfant assise entre deux anges du Maître de Francfort (fin XV°) et Le Repos pendant la fuite en Égypte d’Adriaen Isenbrant, un tableau du début du XVI° siècle. Dans la salle voisine, on peut observer la restauration de l’Agneau mystique que la petite Lili Dujourie allait souvent contempler dans la cathédrale Saint-Bavon.

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Parmi les œuvres les plus récentes de l’artiste, des sculptures en papier-mâché et posées à même le sol, la série Maelstrom – une question de tourbillon, d’agitation intense -, exprime une critique inquiète face aux flux d’information qui nous submergent. Dans les creux, pris dans la masse grise, on retrouve des morceaux colorés provenant de magazines déchirés comme ceux des collages Roman. Les bribes de nos histoires se noient dans le tourbillon de l’Histoire. Dans le même esprit, la série Meander est réalisée à partir de fragments du Financial Times.

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Il faudrait encore évoquer les drapés de plâtre, les sculptures de marbre, les miroirs, les pièces en argile,etc. Il faut surtout aller voir cette double exposition !

Plis du temps de Lili Dujourie jusqu’au 4 octobre au SMAK à Gent (www.smak.be) et au Mu.ZEE à Oostende (www.muzee.be)

 

 

 

Impressions de Venise 2015 (1)

Mercredi 6 mai :

Première journée professionnelle. L’Arsenal et les Giardini sont ouverts aux “professionnels de l’art”, et ils sont nombreux… Je profite de la première heure pour visiter les pavillons devant lesquels, habituellement, de longues queues empêchent toute visite : l’Allemagne, Le Royaume-Uni et la France. Aucun de ces trois pavillons ne me retient particulièrement. Il y a quelque chose d’artificiel dans le “display” du pavillon allemand, j’ai trop de mal avec le kitch pour apprécier le travail de Sarah Lucas dans le pavillon de Grande-Bretagne et l’intervention pseudo écologique de Céleste Boursier-Mougenot me laisse de glace.

Installation vidéo de Hito Steyerl au Pavillon allemand.


Une sculpture mobile de Céleste Boursier-Mougenot au Pavillon français


Une sculpture de Sarah Lucas au Pavillon de Grande-Bretagne

 

Je me rends ensuite à la conférence du Pavillon belge occupé cette année par le projet de Vincent Meessen “Personne et les autres”. L’artiste a invité dix artistes originaires des quatre continents, autant de voix et de positions qui s’associent dans une polyphonie autour des échanges entre l’Europe et l’Afrique pendant la période de la modernité coloniale et ses prolongements. Au centre de l’exposition, le nouveau film de Vincent Meessen retrace et réinterprète le texte de l’ancien étudiant situationniste congolais M’Bello Ya M’Piku écrit en 1968 sous la forme d’une rumba enregistrée à Kinshasa dans le club du légendaire musicien Franco Luambo. Le pavillon dans son ensemble prononce une parole d’aujourd’hui en s’appuyant sur le passé et en dégageant des perspectives pour le futur. Remarquable.

Le drapeau qui flotte au dessus du pavillon est signé Adam Pendleton

  

Quelques images du Pavillon :”Un Deux Trois” de Vincent Meessen

  

“Essay on Urban Planning” de Sammy Baloji 

  

et “M’Fumu” d’Elisabetta Benassi

  
L’après-midi a été consacrée à la visite de l’exposition principale, “All the World’s Future” à l’Arsenal. Son ouverture évoque celle d’un opéra : les néons de Bruce Nauman sont associés aux machettes d’Adel Abdessemed. Autour des installations d’instruments de musique de Terry Adkins, un choeur imaginé par Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla déambule sans se soucier de la foule.

   Plus loin, l’installation de Katharina Grosse clôture cette “ouverture”.

 L’ensemble de l’exposition est très fort, il forme une formidable constellation à entrées et lectures multiples. Parmi les oeuvres qui ont plus particulièrement retenu mon attention, il y a l’herbier singulier de Taryn Simon

  Le film de Steve McQuenn

   

Et “The Other Memorial” de Sammy Baloji.

  
 

Impressions de Venise 2015 (0)

Arrivée ce midi à Venise pour l’ouverture de la 56ième biennale.

Les gigantesques yachts sont installés à la hauteur de la Punta Dogana et le long du quai entre l’Arsenale et les Giardini. Comme d’habitude. L’appartement que j’occuperai jusqu’à dimanche est plein d’un charme désuet. Par la fenêtre, on aperçoit la lagune derrière la frondaison des marronniers. Cette première après-midi a été toute occupée à renouer avec les charmes de la ville : la lumière, ses reflets changeants dans l’eau, le ronronnement des moteurs des bateaux, un spritz sur une terrasse ombrée …


Ce soir, YARAT inaugurait ´The Union of Fire and Water’ au Palazzo Barbaro. L’exposition se présente comme une superposition historique et culturelle de Bakou et de Venise au travers des yeux de deux artistes, Almagul Menlibayeva et Rashad Alakbarov. Le Palazzo est partie prenante du parcours puisqu’il fut la résidence de Giosafat Barbaro, un ambassadeur vénitien qui a voyagé en Azerbaïdjan à la fin du quinzième siècle. On en retiendra principalement les installations de Rashad Alakbarov, surtout son labyrinthe d’escaliers (Omnes Viae Ducunt Venetias) et le palais lui-même…

Marie Zolamian

IL Y AVAIT DE L’OR ICI ![1]

 

Dans la tasse de verre posée devant la fenêtre, il y a de l’or liquide. A travers le scintillement des paillettes qui composent le fluide précieux, on peut observer le coucher du soleil sur Birzeit. Les variations de la lumière déclinent toutes les couleurs de l’or et donnent au reflet qui se prolonge sur le rebord de la fenêtre tantôt des accents aigus, comme un fragment de soleil acéré, tantôt l’apparence d’une simple trace qui cherche à se fondre dans la surface. ‘Between fantasy and denial’, le titre de cette vidéo, provient d’une phrase repérée à Birzeit et qui circule dans plusieurs villages palestinien[2]. La pièce réfère directement aux citernes d’eau qui se trouvent sur les toits de Cisjordanie. Ces cylindre noirs et massifs évoquent des éléments inquiétants : insectes géants, armes étranges ou explosifs. Ils contiennent de l’eau, un bien précieux dans les pays du Moyen-Orient et dont le contrôle est un enjeu géostratégique important du conflit israélo-palestinien. Figurer ces citernes comme une tasse de liqueur flamboyante dans laquelle le regard plonge avec une délectation certaine, y loger le crépuscule qui porte toujours en lui la promesse que demain sera un autre jour, tient tout autant du fantasme que de la volonté de renverser le cours des choses.

C’est lors d’une résidence organisée par Riwaq[3] que Marie Zolamian a réalisé ces images ; dans le même temps, elle s’est rendue à ‘Abwein, un village situé à quelques dizaines de kilomètres au nord de Ramallah, où se trouve, un château d’origine ottomane. Elle y a rencontré ses « chevaliers », un groupe d’enfants du village qui en avait fait son terrain de jeu. Mu’az, Mazin, Nazir, Omar, Yasin et Younis, tous âgés d’une dizaine d’années, sont devenus ses guides dans l’exploration du bâtiment : une visite commentée, l’Histoire et les histoires ponctués de dessins.

Comme tous les vieux châteaux, celui d’Abwein est chargé de légendes et, comme tous les vieux châteaux, ses cheminées, ses escaliers, ses passages plus ou moins secrets ont le pouvoir de faire fonctionner l’imaginaire enfantin. Les histoires que les gamins racontent à l’artiste mélangent tout cela : les faits historiques (la dîme à payer au seigneur), les superstitions (les djinns qui ont pris possession du corps d’une femme), la dureté de leurs histoires personnelles (le grand-père tué par balles, le cousin emprisonné, la justice expéditive des Israéliens). Ce tissage de fantasmes et de réalité devient la seule vérité qui compte : la leur. Lors de l’ouverture de la Biennale, la visite guidée a pris la forme d’une performance, ‘Les cracs des chevaliers’, que Marie Zolamian a filmée minutieusement. Les gamins occupent l’espace et tiennent la parole, leur jeu prend des aspects théâtraux tandis que l’artiste se met volontairement en retrait. Elle filme la représentation qu’elle a suscitée de façon documentaire et l’objectif de la caméra, recouvert d’un léger voile de sable, accentue encore la distance. ‘Les cracs des chevaliers’ prend aussi la forme d’une pièce sonore dans laquelle les six enfants dialoguent. On peut pénétrer plus profondément dans leurs histoires et y ajouter notre propre couche d’imaginaire. Quant aux dessins qui ont accompagné le processus, s’ils sont souvent maladroits, ils apparaissent comme autant de cartes mentales des lieux. Tous représentent un arbre dessiné avec soin, des coupoles, des portes et des fenêtres. Dans certains d’entre eux, les éléments sont épars, dans d’autres ils s’organisent comme un plan d’ensemble du château ou encore comme le schéma d’un cheminement singulier.

Les images de la performance, les dialogues des enfants, leurs dessins sont autant de traces que Marie Zolamian a récoltées. En s’emparant des histoires des autres et en se les appropriant, elle fabrique sa propre anthropologie : un tissage de son histoire singulière et de celles qu’elle rencontre au fil de ses déplacements. Partir, s’éloigner des lieux familiers lui permet de s’isoler, de se détacher et, en cherchant à ne plus s’appartenir, elle permet au passé et au présent de s’entrechoquer, à l’ici et l’ailleurs de former un territoire inédit entre fantasme et réalité. En témoignent les dessins et peintures qu’elle a produits lors de son retour à Berlin.

On y trouve des personnages qui, par leur référence au merveilleux, par leur position dans la page, évoquent les miniatures orientales. Quelques traits font naître un mouvement précis, la tête émerge du corps. Elle est souvent sans traits parfois on perçoit un regard à peine esquissé, dissimulé sous un réseau de lignes ou sous la couleur. Ces personnages sont généralement isolés dans la page. Des relations étranges s’établissent entre une forme humaine et une forme animale. Mais derrière les tons clairs et francs, on saisit une violence réelle. La girafe qui a saisi un homme par la barbe bascule du monde magique à une scène de pendaison. L’alignement régulier des taches de couleur construit un mur. Des corps sont affaissés, parfois soutenus par d’autres. Tel un sniper, un homme juché en hauteur, menace une femme avec un fusil. Les rêves et les contes se mélangent inconsciemment à l’actualité du conflit israélo-palestinien – représentatif d’un conflit généralisé, médiatisé où les mêmes images apparaissent et disparaissent tour à tour.

Comme dans les histoires des gamins d’Abwein, dans les dessins et peintures de Marie Zolamian, le mélange entre réalité et imaginaire construit « sa » vérité. Ils sont en quelque sorte (en quelque sorte seulement) son carnet de voyage : ce qu’elle a vu, ce dont elle a rêvé. Comme l’écrivait Maurice Blanchot, « rêver, c’est accepter cette invitation à exister presque anonymement, hors de soi, dans l’attrait de ce dehors et sous la caution énigmatique de la semblance : un moi sans moi, incapable de se reconnaître pour tel, puisqu’il ne peut être sujet de lui-même »[4].

Colette DUBOIS, janvier 2013.



[1] Omar, dix ans et demi.

[2] La phrase entière est : « we are living in fantasy and they are living in denial ».

[3] Riwaq est une ONG qui a pour mission de sauver le patrimoine architectural des villages palestiniens  au travers d’un programme de réhabilitation. En novembre dernier, a eu lieu la 4ème Riwaq Biennale. A l’initiative de Jacques Barlet, architecte et archéologue à l’IPW qui collabore avec Riwaq, une résidence d’artistes à laquelle Marie Zolamian participait y a été associée.

[4] Maurice Blanchot, L’Amitié, p. 169.