‘Rencontre avec Stella Lohaus : Etre alternatif, c’est une autre manière de regarder ce monde de l’art’ paru dans Flux News # 75

Ria Pacquée, The beginning of LLS Paleis is the end of LLS 387, 2017, BW photographs printed on paper. Project for vitrine LLS Paleis

En septembre 2007, Ulrike Lindmayr a fondé LLS 387, une association sans but lucratif, qui a organisé plus de 50 manifestations – expositions, lectures, rencontres – depuis sa création. Avec une volonté de se situer de façon résolument alternative sur le terrain de l’art vivant, LLS 387 est devenu le lieu anversois le plus stimulant de ces dix dernières années. Parmi les nombreux artistes qui y ont exposé, on peut citer Emmanuel Van der Auwera, , Nicolas Buissart, Filip Gilissen, Adrien Luca, Marie Zolamian, Willem Oorebeek, Koen Theys, Luc Deleu, Adrien Tirtiaux, Ria Pacquée, Kurt Ryslavy, etc. Elle a montré plusieurs Prix Bernd Lohaus, parmi lesquels Olivier Foulon, Gert Robijns ou Maurice Blaussyld. C’est sans doute le lieu le plus enthousiasmant à Anvers ces dernières années. En ce début 2018, l’association déménage Paleisstraat, dans un quartier populaire à la périphérie du quartier des musées, et Stella Lohaus reprend la direction artistique de l’association qui prend désormais le nom de LLS Paleis.

 

Qu’est-ce qui vous a amenée à succéder à Ulrike Lindmayr ?

Stella Lohaus : En 2007, Ulrike Lindmayr a créé LLS 387. Les expositions se déroulaient chez elle et le nom de l’association réfère à son adresse : le numéro 387 de la Lange Leemstraat. Elle envisageait alors de consacrer dix années au projet. Beaucoup de choses ont changé pendant ces dix années : à l’époque, j’étais déjà membre de l’association, j’étais toujours galeriste et Bernd Lohaus était encore vivant. En 2010, il est décédé et pendant six ans, j’ai travaillé intensément à mettre en place la Fondation Bernd Lohaus pour faire en sorte que son œuvre soit visible et que d’autres puissent y travailler à. Fin 2016, j’avais l’impression qu’Ulrike Lindmayr pensait à se retirer pour se consacrer à d’autres projets. Lorsque début 2017 elle m’a proposé de continuer, avec l’accord unanime du Conseil d’administration, j’ai été très heureuse et j’ai accepté.

Pour LLS, c’est un changement qui s’inscrit dans une certaine continuité…

Stella Lohaus : Oui. Dans un premier temps, j’ai trouvé étrange que le poste ne fasse pas l’objet d’une procédure de recrutement. Mais, à Anvers, beaucoup de curateurs internationaux sont engagés dans des institutions. Il leur faut au moins deux ou trois ans pour connaître le milieu local : les artistes, la scène, le langage, etc. Dans le passé, le scénario était souvent celui-ci : ils arrivent, font leur travail et repartent ailleurs. Je ne crois pas que la scène artistique soit servie avec des gens qui fonctionnent de cette façon-là. LLS veut faire mieux ou au moins différemment de cela. Je suis anversoise, je connais la scène locale et je connais aussi la scène internationale. Ces qualités sont importantes pour ce lieu. Je pense que j’ai vu toutes les expos à LLS ! Je connais donc bien la programmation et l’esprit de LLS.

Et personnellement, qu’est-ce que cela implique pour vous ?

Stella Lohaus : J’avais fermé la galerie pour travailler sur l’œuvre de mon père, mais je sentais quand même que le monde de l’art vivant, les artistes, jeunes ou moins jeunes continuaient à évoluer. Je ne pouvais pas mettre tout cela complètement de côté. A deux reprises, en 2011 et en 2016 j’avais travaillé avec Ulrike Lindmayr sur des expositions qui réunissaient des artistes belges, « NowBelgiumNow ».

Qu’attendez-vous de ce nouvel engagement sur la scène artistique ?

Stella Lohaus : C’est la première fois que j’entre dans une organisation qui existe déjà. Mon troisième engagement dans le monde de l’art contemporain ne part pas de rien. Ici, je trouve des bases – pas pour me reposer dessus, plutôt pour me poser. Et je suis prête pour cela.

C’est aussi la première fois que vous allez travailler en dehors du marché de l’art…

Avec la fondation Bernd Lohaus, ce n’était pas non plus tout à fait dans le marché. La plus grande partie du travail était liée à l’œuvre et aux archives, il fallait faire en sorte que les choses existent et alors, quand elles existent, elles peuvent être exposée et vendues. Quand j’avais la galerie, beaucoup de gens me disaient que c’était une galerie atypique, proche d’une association. J’ai montré des choses très expérimentales pour lesquelles j’ai été capable de trouver des collectionneurs qui étaient aventureux.

C’est une spécialité belge…

Stella Lohaus : Oui, mais j’ai eu aussi beaucoup de collectionneurs hollandais et allemands et j’ai beaucoup travaillé avec des institutions en France, avec les FRAC.

En ce qui concerne ma relation aux artistes, dans la galerie, je travaillais avec les artistes pour montrer des choses importantes, mais nos relations étaient aussi des relations d’affaire. Pendant les sept années suivantes, j’ai travaillé sur l’œuvre de Bernd Lohaus dans un esprit familial, avec ses avantages et ses désavantages. Maintenant, ma relation aux artistes va se situer sur un terrain non commercial, géré par l’association qui est subventionnée, donc qui fonctionne avec l’argent de tout le monde et qui s’adresse à tout le monde. Mais j’ai toujours considéré que ma galerie était aussi pour tout le monde.

Comment va fonctionner LLS Paleis ?

Stella Lohaus : Nous n’avons pas beaucoup de moyens, c’est une structure assez simple. Les subventions proviennent de la Communauté flamande et ponctuellement, pour des projets d’expositions spécifiques, de la Ville d’Anvers. Avec les subventions structurelles, je peux être employée à mi-temps et avoir une assistante à mi-temps. Mais, comme toujours dans le monde de l’art, on ne travaille pas pour l’argent…

Le lieu change et le nom est modifié…

Stella Lohaus : Nous ne pouvions pas rester dans la maison d’Ulrike Lindmayr et Guillaume Bijl, donc, dès le mois de mars, j’ai cherché un nouveau lieu. L’association, avec l’aide de mécènes, a acheté un rez-de-chaussée de 160m2 composé de plusieurs salles. Pour nous, c’était très important de ne pas avoir de trou dans la programmation et de devoir fermer pendant 1 an ou la durée des travaux.

Quel sera le programme de LLS Paleis ?

Stella Lohaus : La première exposition débutera le 4 mars avec Joëlle Tuerlinckx. Je pense qu’elle va nous montrer le lieu. Tous les espaces sont des lieux possibles d’exposition pour elle. Pour moi, c’était l’artiste idéale pour débuter. Ce n’est qu’après cette exposition que nous déciderons de la façon dont l’ensemble sera aménagé : le bureau, les archives, la bibliothèque, etc. En septembre 2018 je prépare un solo avec Suchan Kinoshita.

Avant cela, le 14 janvier, nous organisons une grande promenade ou procession qui ira de l’ancienne adresse à la nouvelle. C’est une idée de Ria Pacquée et de Kati Heck, deux artistes membres de l’association. Ulrike Lindmayr a préparé des colis de différentes tailles avec tout ce qui appartient à LLS. Tous les artistes sont invités à porter quelque chose. C’est une belle métaphore du changement dans l’association et c’est aussi quelque chose d’assez physique qui réunira tous les artistes et toutes les autres personnes qui soutiennent LLS.

Pour 2018, j’ai prévu quatre expositions et un cinquième événement en collaboration avec Établissements d’en face de Bruxelles : une présentation d’éditions, de catalogues, etc. à vendre comme cadeaux de Noël. Le produit de la vente permet d’améliorer les finances des associations. Cela a lieu chaque année, une fois à Bruxelles et, comme ce sera le cas en 2018, une fois à Anvers. C’est une tradition qui existe déjà depuis quelques années entre Établissement et LLS, et j’aime bien la poursuivre.

De façon générale, les expositions solo alterneront avec des expositions de groupe. Dans ces dernières, il y aura toujours des artistes que je connais, mais je vais élargir les choses et traiter certains thèmes. Par exemple, j’ai prévu une exposition de couples d’artistes qui ont chacun leur travail personnel.

C’est difficile un couple d’artistes, ils ne sont jamais au même niveau…

Stella Lohaus : Oui, mais je pense que c’est un thème adapté à un lieu comme LLS. Ce sujet ne peut pas prendre place dans une galerie, ni dans un musée. Étant galeriste, j’étais convaincue que dans un couple d’artistes, il est préférable que chacun soit défendu par une galerie différente. Ici, c’est le contraire : je demande aux deux artistes s’ils peuvent avouer et montrer dans quelle œuvre d’art ils ont été fort influencés par l’autre. Je serai très contente de pouvoir y voir des œuvres rarement exposées parce qu’elles sont trop proches de l’autre artiste. Mais ces œuvres, qui sont peut-être des exceptions dans leurs travaux respectifs, existent. Je pense qu’elles peuvent révéler quelque chose de très délicat et en même temps d’important. Avec un tel projet, je travaille sur la démystification de l’auteur unique. En tant que fille d’artiste, je sais qu’il y a toujours des choses autour de l’artiste et dans un couple, ces choses se tressent.

Comment concevez-vous votre rôle à LLS ?

Stella Lohaus : Je me considère comme un arbitre dans la mise en place concrète d’une exposition. Je n’aime pas les curateurs autoritaires. Je les ai vus dans des formes très différentes, des états différents, j’ai vu comment les artistes en souffrent, j’ai vu aussi comment j’ai souffert parce que je trouvais qu’une œuvre de mon père était mal installée. Cet exercice du pouvoir est quelque chose d’horrible parce que, souvent l’artiste est déjà content d’être dans l’expo… Alors on sent une injustice, mais on se tait.

Les curateurs prennent de plus en plus de place. Que faut-il en penser ?

Stella Lohaus : Ils prennent beaucoup trop de place. Aujourd’hui, à côté du curateur, il y a des scénographes d’exposition qui jouent un rôle situé entre l’architecte d’intérieur et le concepteur de layout. Si je fais un layout, dans la tradition de LLS, pour moi, ça doit être un autre artiste qui s’en occupe. Dans le domaine de l’art, pourquoi déléguer tant de choses à des “professionels” ? Les artistes ont des idées sur le graphisme, c’est à eux de choisir le lay-out de leur poster/carton d’invitation … C’est à eux de décider de la façon d’installer les oeuvres. Ca me semble fondamental.

Je veux vraiment que LLS reste un lieu alternatif, dans le sens littéral du mot, comme la médecine alternative : l’homéopathie, c’est une toute autre façon de regarder le corps et la maladie. Etre alternatif, c’est une autre manière de regarder ce monde de l’art et les possibilités, les droits, les artistes et leur oeuvre, c’est agir d’une autre façon. Pour moi, c’est ce qui est le plus important. Même si nous arrivons à obtenir un suventionnement plus conséquent. Parfois, avoir plus d’argent peut rendre lisse, gommer les aspérités – je tiens à rester en alerte pour maintenir le projet.

Quelle sera la part de l’art international à LLS Paleis ?

Stella Lohaus : Pour moi, il y a d’abord les critères artistiques. A Anvers, il y a une scène locale qui est très importante, mais il ne faut pas s’arrêter là, il faut rayonner plus loin. Mes ambitions pour le lieu sont les mêmes au niveau local, national et aussi au delà des frontières. A ce propos, j’ai le projet d’une exposition liée à la ville d’Anvers avec des artistes étrangers. En 2018, la ville organise “Antwerp Baroque”, un ensemble de manifestations inspirées par Rubens. J’ai lu la biographie de Rubens et j’ai eu l’idée d’inviter trois jeunes artistes espagnols parce qu’en dialecte, “bagarre”, c’est “ambras”. Le mot vient de “amberes” (Anvers en espagnol), en lien avec l’oppression espagnole au XVIème siècle. Je trouve plus intéressant de faire quelque chose sur la ville vue par des yeux étrangers. J’ai toujours aimé voyager pour voir et comprendre comment les choses sont chez nous.

‘A Liège, à l’Espace 251 Nord ‘Résurgences’ : une relation intime à l’art’ paru dans Hart #177

En associant des oeuvres contemporaines et des objets appartenant aux art traditionnels provenant d’Asie, d’Afrique, d’Océanie et d’Occident, l’Espace 251 Nord propose une exposition qui témoigne de la relation intime que son auteur, Laurent Jacob, entretient avec l’art compris dans son sens le plus large.

L’exposition s’intitule ‘Résurgences’. Un mot qui désigne les eaux d’infiltration, des rivières souterraines qui ressortent à la surface, parfois à plusieurs reprises ; des ‘sources’ qui se présentent comme une nappe d’eau sans fond, qui dorment dans un gouffre. Des eaux qui, à la fin de l’hiver peuvent surgir violemment. Tous ceux qui ont remonté le cours d’une rivière jusqu’à ce point de jaillissement ont pu éprouver cette sensation fascinante d’entrer dans un espace hors du temps. L’idée de résurgence préside au choix des pièces : les oeuvres de plus de 30 artistes se mélangent, de manière parfois indiscernable, à des objets – artificialia ou naturalia. Les éléments naturels détachés de leur environnement deviennent art par le geste qui les a sélectionnés. Ce mélange singulier de nature et d’artifice renvoie aux premiers ‘cabinets de curiosité’, à l’origine de la collection. Mais, contrairement à ces derniers, l’exposition n’est pas fermée sur elle-même, elle n’a pas pour objet la connaissance du monde – une visée universaliste -, mais elle incite à la jouissance du regard et par là, à une réflexion personnelle – une forme de connaissance de soi. L’exposition se présente donc comme une collection fictive, subjective et intime sachant que ce qui préside à la constitution d’une collection, ce n’est ni une logique, ni un savoir, mais une idée esthétique. Une idée qui ne peut pas et ne veut pas devenir un concept, qui ne se borne pas à rassembler des objets, mais qui est un principe d’invention productif, l’inscription d’une mémoire singulière et anachronique.

Contemporain et traditionnel

‘Résurgences’ réunit aux côtés des arts premiers et des éléments naturels , des oeuvres d’artistes présents sur la scène actuelle, des oeuvres de jeunes artistes (Noémie Vulpian, Sofia Boubolis ou Eva L’Hoest) et d’autres un peu oubliées ou discrètes (Roger Jacob, Michel Boulanger ou Patrick Regout). L’espace central ouvre le propos : on y trouve un mélange d’oeuvres contemporaines et de pièces appartenant aux arts traditionnels aux provenances variées, les formes arrondies, les disques (une forme de l’infini) dominent. Des sculptures s’alignent sur le sol ; sur un mur, une série de photographies de Thomas Chable – des paysages habités de sculptures phalliques – est disposée ; une pierre de meule du Néolithique, un petit tableau d’albâtre de Marc Angeli, une pierre bactriane et une pierre de rêve enchâssée dans son écran de table leur font face. Dans le vaste espace adjacent, la présence de la pierre reste centrale. Ici, l’intérêt pour les matériaux naturels rencontre la transfiguration de la matière dans des oeuvres anciennes ou contemporaines. Le lieu s’organise entre un paysage de Mars de Marcel Berlanger, ‘Peindre une forêt’, une toile libre d’Eric Duyckaerts et un dessin abstrait de Patrick Regout. Elles encadrent des sculptures parfois contemporaines, comme ces débris de béton, restes d’une performance de Wolf Vostell, mais surtout des pierres dressées aux formes a priori phalliques et surtout anthropomorphes reliant le féminin et le masculin. Une sculpture de Christophe Terlinden est posée à l’entrée d’une autre salle où l’on trouve face à face deux dessins, un grand cercle noir de Sofia Boubolis et l’apparition d’un disque blanc dans une surface jaune de Sébastien Reuzé. D’autres espaces du rez-de-chaussée sont meublés d’armoires et de vitrines et participent à l’accrochage qui prend ici des nuances plus ludiques : des objets sont placés dans des armoires entrouvertes auxquelles peuvent répondre de certaines oeuvres comme la double pièce – forme et contreforme – d’Eymon Douglas. Une collection de silex dans une vitrine surplombe une oeuvre faite de petits objets de papier mâché dans un écrin de Milius Rijs. Dans les caves, où l’exposition se poursuit, la question du corps et de l’intime est dominante. Une sculpture ‘synchrétique’ de Jacques Lizène émerge de sa caisse de transport comme si elle arrivait de l’autre bout du monde. Une série de trois formes en céramique de Charlotte Beaudry présentant l’une un nez, une autre deux bouches et la troisième, six paupières entrouvertes émerge d’un mur tandis que des pierres peintes de Babis Kandilaptis se dressent çà et là. Le jeu des colonnes dans l’espace en multipliant les configurations, démultiplie les dialogues entre les oeuvres.

‘Résurgences’ est une exposition rare, elle témoigne de ce que Laurent Jacob fait le mieux : proposer des choix résolument subjectifs, aller chercher des oeuvres étonnantes chez des artistes que l’on croit connaître, restituer une immédiateté à des objets immémoriaux et, à partir de tous ces éléments, donner à penser ce qui fait le genre humain.

‘Résurgences’ jusqu’au 24 février à Espace 251 Nord, rue Vivegnis, 251 à Liège. Ouvert me-sa de 14 à 18h. http://espace251nord.tumblr.com