Bande-annonce

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Quelques mots, des extraits de textes, devraient guider mes recherches dans les jours, les semaines, les mois à venir.

Les premiers viennent du recueil de Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose :

“E io, feto adulto, mi aggiro

più moderno di ogni moderno

a cercare fratelli che non sono più”

ou

“- come in un film di Godard – riscoperta

del romanticismo in sede

di neocapitalistico cinismo, e crudeltà -“

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L’autre extrait débute le texte de Dirk Snauwaert dans le catalogue de l’exposition Atopolis ouverte à Mons la semaine dernière :

“Alors que nous avions appris à connaître la liberté procurée par la suppression des murs et des barrières imposés par les idéologies, alors que la libre circulation des idées et l’information avait permis d’instaurer la démocratie et la justice généralisée, et que les distances entre les lieux et les humains avaient été supprimées et étaient devenues virtuelles grâce au numérique, alors que cette nouvelle phase de la modernité baptisée « ère de la globalisation » était à peine réalisée, nous étions finalement entrés dans celle de la « post-histoire ». Nous nous sommes alors réveillés de ce simulacre, stimulés par de nouveaux chocs, en réalisant qu’entre-temps, la notion de futur nous avait été enlevée, et avec elle l’horizon d’une société juste, d’une existence épanouie, d’une vie meilleure – futur et horizon substitués par une vue de l’histoire contaminée par les habitudes et les traditions du compromis et versant inexorablement dans le fatalisme.”

Il s’agira de s’inscrire dans la pensée d’un futur possible, de repérer la manière dont les artistes inscrivent cette possibilité dans les formes poétiques qu’ils produisent ainsi que le montre remarquablement Atopolis. Je reviendrai plus longuement sur cette exposition dans les prochains jours…

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Quelques notes au sujet de ‘Plis du temps’ l’exposition de Lili Dujourie au SMAK et au MuZEE

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A travers la photographie, le plâtre, le collage, les étoffes, l’acier, le papier-mâché, la diapositive, la vidéo et le marbre, c’est à un double parcours à travers une œuvre exigeante, cohérente et sensible que le visiteur est convié. Une œuvre résolument contemporaine qui, même lorsqu’elle prend la forme d’images, relève toujours de la sculpture.

A la fin des années 60, dans la lignée du Minimal Art, Lili Dujourie pose de simples plaques d’acier dans le bas des murs en peignant souvent la portion recouverte d’une couleur franche. Ce pan de mur coloré et partiellement masqué convoque la peinture et souligne le volume que l’œuvre occupe dans l’espace. Sa taille humaine et sa position périphérique font l’éloge d’une certaine discrétion. Dans toutes les pièces de l’artiste on retrouve ce déploiement : une forme dans un matériau précis – l’œuvre – prend position dans son époque, elle convoque toujours la peinture, souvent les mots (ceux de la littérature ou de la poésie) et la musique (surtout baroque).

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La série de photographies, Sans titre (nu masculin), renverse les rôles de l’artiste et du modèle (faut-il rappeler que les musées sont remplis de femmes nues peintes par des hommes) : elle place un corps masculin et nu au centre de l’image. L’éclairage de ce corps allongé révèle ses qualités sculpturales, mais contrairement aux sujets allégoriques, l’image de cet homme couché à même le sol a quelque chose d’androgyne et la lumière qui joue sur sa peau révèle toute sa fragilité.

Les collages, des morceaux d’images déchirées dans des magazines disposées par petites touches sur une grande surface ou à même le mur, se nomment Romans ; ils sont les bribes de toutes nos histoires. Les vidéos, toujours filmées en un plan unique, s’attardent sur un paysage marin ou enregistrent les mouvements lents de l’artiste dans un lieu clos.

Tant au SMAK qu’au Mu.ZEE, on trouve les sculptures textiles que l’artiste a produites dans les années 80. Le mélange de velours et de moires dans des drapés baroques évoque la peinture flamande et allie force plastique et sensualité. On peut en apprécier toute la subtilité et l’évidence au MSK de Gent (en face du SMAK) où la première de ces pièces, Maagdendale, est accrochée entre une Vierge à l’enfant assise entre deux anges du Maître de Francfort (fin XV°) et Le Repos pendant la fuite en Égypte d’Adriaen Isenbrant, un tableau du début du XVI° siècle. Dans la salle voisine, on peut observer la restauration de l’Agneau mystique que la petite Lili Dujourie allait souvent contempler dans la cathédrale Saint-Bavon.

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Parmi les œuvres les plus récentes de l’artiste, des sculptures en papier-mâché et posées à même le sol, la série Maelstrom – une question de tourbillon, d’agitation intense -, exprime une critique inquiète face aux flux d’information qui nous submergent. Dans les creux, pris dans la masse grise, on retrouve des morceaux colorés provenant de magazines déchirés comme ceux des collages Roman. Les bribes de nos histoires se noient dans le tourbillon de l’Histoire. Dans le même esprit, la série Meander est réalisée à partir de fragments du Financial Times.

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Il faudrait encore évoquer les drapés de plâtre, les sculptures de marbre, les miroirs, les pièces en argile,etc. Il faut surtout aller voir cette double exposition !

Plis du temps de Lili Dujourie jusqu’au 4 octobre au SMAK à Gent (www.smak.be) et au Mu.ZEE à Oostende (www.muzee.be)

 

 

 

Impressions de Venise 2015 (4)

Je me trouvais au pavillon arménien lorsque Adelina Cüberyan v. Fürstenberg est rentrée en tenant le Lion d’or dans ses bras.


Il est clair que les circonstances historico-politiques ont primé pour l’attribution de cette récompense. Certes, l’Isola de San Lazzaro degli Armeni est un lieu magnifique et un havre de paix au milieu de l’excitation vénitienne. Certes encore, l’exposition ‘Armenity’ est de grande qualité. Bien qu’assez inégale, elle recèle quelques oeuvres intéressantes : celles de Mekhitar Garabedian 
Ou celle de Nina Katchadourian.

Ma biennale touche à sa fin. Beaucoup d’autres choses ont retenu mon attention, il ne s’agissait, avec ces ‘Impressions’, que de garder quelques traces personnelles d’une visite, avant toute analyse ou réflexion. De fixer subjectivement les étapes de mes déambulations.

Impressions de Venise 2015 (3)

Ce vendredi, petit-déjeuner avec le Wiels et retour à l’Arsenal, pour revoir, réfléchir et confirmer les premières impressions. Pour aller jusqu’au bout du ‘Jardin de la Vierge’ et découvrir l’installation de  Sarah Sze.

Jean-Marie Straub


Harun Farocki

Chris Marker sous le ciel d’images de Kutlug Ataman

Le soir, face à la Giudecca, au coucher du soleil, a lieu une performance de Saadane Afif : un acteur, grimpé sur un cageot, déclame des poèmes face au canal. Moment magique !

Et puis, il y a Venise,

 Où l’on voudrait rester plus longtemps pour tout voir, tout cuisiner, tout déguster 

  

  

 

Impressions de Venise 2015 (2)

La journée a commencé et s’est terminée par des choix de collectionneurs. Le matin, Walter Vanhaerents présentait quelques oeuvres de sa collection sous le titre´Heart break Hotel’ à la Giudecca


Et le soir, c’est Axel Vervoordt qui présentait ‘Proportio’ au Palazzo Fortuny. On y trouve, parmi d’excellentes pièces, une formidable peinture d’Agnes Martin à laquelle répond la sculpture de Lucia Bru. On regrettera cependant que l’éclairage parcimonieux ne soit pas aux service de la bonne visibilité des oeuvres.

Je me suis ensuite rendue au pavillon central. Le même esprit et la même qualité qu’à l’Arsenal y règne. Parmi les oeuvres, je mentionnerai particulièrement la salle associant les photographies de Walker Evans et une série de maquettes de projets d’expositions de Isa Genzken


La triple projection d’Alexander Kluge autour du projet de réalisation du Capital de Marx par Eisenstein

 

 

La salle de Jérémy Deller

Et bien sûr l’Arena qui offre à chaque passage de nouvelles surprises ( bien plus que la lecture du Capital).


Après deux jours de visites incessantes, j’affirme que cette biennale est excellente !  Et pas forcément du côté des pavillons où le meilleur côtoie le pire ou qui provoquent l’indifférence, mais du côté de l’exposition conçue par Okwui Enwezor, ‘All the World’s Future’. Le propos est radicalement politique et engagé : une parole d’aujourd’hui qui s’appuie sur le présent et le passé pour tenter de construire un futur inédit. C’est aussi le propos du pavillon belge de Vincent Meessens et Katerina Gregos, ´Personne et les autres ´. Dans les deux cas, le caractère inévitablement discursif du propos s’incarne dans des formes plastiques fortes et poétiques.
 

Impressions de Venise 2015 (1)

Mercredi 6 mai :

Première journée professionnelle. L’Arsenal et les Giardini sont ouverts aux “professionnels de l’art”, et ils sont nombreux… Je profite de la première heure pour visiter les pavillons devant lesquels, habituellement, de longues queues empêchent toute visite : l’Allemagne, Le Royaume-Uni et la France. Aucun de ces trois pavillons ne me retient particulièrement. Il y a quelque chose d’artificiel dans le “display” du pavillon allemand, j’ai trop de mal avec le kitch pour apprécier le travail de Sarah Lucas dans le pavillon de Grande-Bretagne et l’intervention pseudo écologique de Céleste Boursier-Mougenot me laisse de glace.

Installation vidéo de Hito Steyerl au Pavillon allemand.


Une sculpture mobile de Céleste Boursier-Mougenot au Pavillon français


Une sculpture de Sarah Lucas au Pavillon de Grande-Bretagne

 

Je me rends ensuite à la conférence du Pavillon belge occupé cette année par le projet de Vincent Meessen “Personne et les autres”. L’artiste a invité dix artistes originaires des quatre continents, autant de voix et de positions qui s’associent dans une polyphonie autour des échanges entre l’Europe et l’Afrique pendant la période de la modernité coloniale et ses prolongements. Au centre de l’exposition, le nouveau film de Vincent Meessen retrace et réinterprète le texte de l’ancien étudiant situationniste congolais M’Bello Ya M’Piku écrit en 1968 sous la forme d’une rumba enregistrée à Kinshasa dans le club du légendaire musicien Franco Luambo. Le pavillon dans son ensemble prononce une parole d’aujourd’hui en s’appuyant sur le passé et en dégageant des perspectives pour le futur. Remarquable.

Le drapeau qui flotte au dessus du pavillon est signé Adam Pendleton

  

Quelques images du Pavillon :”Un Deux Trois” de Vincent Meessen

  

“Essay on Urban Planning” de Sammy Baloji 

  

et “M’Fumu” d’Elisabetta Benassi

  
L’après-midi a été consacrée à la visite de l’exposition principale, “All the World’s Future” à l’Arsenal. Son ouverture évoque celle d’un opéra : les néons de Bruce Nauman sont associés aux machettes d’Adel Abdessemed. Autour des installations d’instruments de musique de Terry Adkins, un choeur imaginé par Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla déambule sans se soucier de la foule.

   Plus loin, l’installation de Katharina Grosse clôture cette “ouverture”.

 L’ensemble de l’exposition est très fort, il forme une formidable constellation à entrées et lectures multiples. Parmi les oeuvres qui ont plus particulièrement retenu mon attention, il y a l’herbier singulier de Taryn Simon

  Le film de Steve McQuenn

   

Et “The Other Memorial” de Sammy Baloji.

  
 

A Anvers, à la galerie Axel Vervoordt : Lucia Bru : la sculpture est un corps

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Même s’il lui arrive de travailler le dessin, la photographie ou la vidéo, Lucia Bru (°1970) est essentiellement sculpteur. Argile, verre, porcelaine, plastique, papier, les matériaux qu’elle utilise sont variés tandis que son vocabulaire plastique s’avère à la fois élémentaire et primordial : le cube, le parallélépipède dans toutes ses déclinaisons – de la boîte au trait en trois dimensions. Cette géométrie offre la possibilité de toutes les constructions et de tous les marquages. Le motif de la grille en fait partie. Elle relève de la dialectique entre le vide et le plein, mais elle est surtout mouvement entre les deux et mesure de l’espace. Car le monde que construit Lucia Bru n’est géométrique que parce qu’il est destiné au corps et à ses mouvements. Ses sculptures sont ouvertes aux déformations de la matière ; c’est que le corps humain peut tout autant glisser que vaciller, avancer que trébucher, se poser que s’étaler. Ses sculpture sont des corps, les grandes grilles qu’elle présente dans cette exposition se mesurent à l’envergure humaine, ses céramiques tiennent dans les mains, les éléments qui composent certaines d’entre elles sont mobiles, on peut les emmener, les déplacer comme autant de pièces d’un jeu dont l’artiste a construit les règles avant de nous le livrer.

Comment se présente l’exposition ?
Lucia Bru : Dans cette exposition je ne présente que des sculptures. Il y aura deux types d’échelles : des sculptures plus petites en céramique et en verre, que l’on peut prendre dans les mains et des plus grandes en papier dont la taille est proche ou plus grande que celle d’un corps humain. Ces grandes pièces, des « grilles » sont simplement posées au sol et appuyées contre un mur. Elles prennent une place particulière dans l’espace, elles ont deux faces et une véritable épaisseur.
On y trouve un mélange de force et de fragilité.
Bru : Oui, c’est quelque chose qui existe aussi avec la porcelaine. Ce matériau souvent considéré comme fragile peut être très fort quand il est traité dans la masse. On retrouve cela dans le travail avec le papier : on part de quelque chose d’extrêmement léger et en accumulant les couches, on arrive à une rigidité. Ce geste est très proche de celui du modelage. Quand il est mouillé, le papier est malléable, il s’étire dans les creux. J’aime beaucoup les déformations, je laisse toujours la sculpture trouver sa forme par elle-même. Souvent je laisse des pièces de côté afin qu’elles portent les indices du temps. Pour cette exposition, je n’ai pas émaillé les œuvres en céramique ainsi elles gardent leur sensualité. Toutes les céramiques sont totalement mates, encore plus mates que les sculptures en papier. La seule brillance vient des œuvres en verre.
L’exposition s’intitule ‘Aucune ombre’, pourquoi ce titre-là ?
Bru : ‘Aucune ombre’ nous entraîne d’emblée sur une piste physique et concrète. L’idée était de se concentrer sur les liens physiques et sensuels existant entre spectateurs, sculptures et espace. ‘Aucune ombre’ souligne aussi l’importance de l’instant. Dans la galerie, j’ai fait en sorte que la lumière soit la plus homogène possible, sans ombre…
Vos expositions sont toujours en relation avec l’espace où elles se déroulent. Qu’en est-il ici ?
Bru : Il me semble qu’il y a une heureuse rencontre entre mon travail et l’architecture de la galerie. C’est un endroit particulier, d’une autre époque qui me stimule par son rythme, ses recoins, sa situation … On y accède par un petit passage de la largeur d’un corps, comme un couloir à ciel ouvert, j’aime à penser que toutes les sculptures vont emprunter exactement le même chemin que celui des visiteurs de l’exposition.
Donc l’élaboration de cette exposition a commencé par une observation attentive et une description des lieux…
Bru : Oui, mais les oeuvres ne sont pas seulement destinées à ce lieu, elles ont leur autonomie. Dans cet espace j’ai décidé d’intensifier une particularité de mon travail : la rencontre possible entre les corps, les sculptures et l’espace. Je souhaiterais que l’on soit dans un moment extrêmement physique et sensuel.
Cela concerne tout le rapport que les corps peuvent avoir avec l’espace. Ils vont rencontrer les sculptures et donc vont devoir en tenir compte dans leur comportement…
Bru : Je suis toujours sensible aux petites variations qui arrivent quand je positionne mes œuvres dans un espace ou des objets dans ma vie quotidienne. Et en même temps je suis très attentive aux déplacements des individus à l’intérieur ces ‘dispositifs’. Cela participe de ce que j’appelle ‘le mouvement à l’intérieur des choses’.
Qu’entendez-vous par là ?
Bru : Je pense que le mouvement n’est pas seulement ce qui est visible à l’extérieur, mais que ce sont aussi les minuscules choses qui bougent, qui s’organisent à l’intérieur. Il ne s’agit pas nécessairement de mouvements explicites, c’est de l’ordre de ‘l’indicible’. S’il y a simplement une petite ligne au sol, elle est ce qu’on en voit, mais il y a aussi une vie de cette ligne à l’intérieur d’elle-même. Ce phénomène est très présent dans la céramique. La matière passe d’un état à l’autre : elle est d’abord molle, puis dure, puis cuite. Avec le papier, c’est un peu le même processus, on part d’une malléabilité, de quelque chose d’assez informe, et puis ça se structure. Dans les deux cas, les objets et les formes vont se trouver au fur et à mesure qu’ils se construisent. C’est la vie des matériaux à l’intérieur d’eux-mêmes. Je me mets souvent dans la situation de laisser la matière décider de la forme qu’elle va prendre. Cela rejoint cette idée du mouvement à l’intérieur des choses.
‘Aucune Ombre’ de Lucia Bru jusqu’au 13 octobre chez Axel Vervoodt Gallery, Vlaeykensgang – Oude Koornmarkt 16 Antwerp. Open Wed-Sat: 14:00-18:00 or by appointment. http://www.axel-vervoordt.com

Paru dans <H>art #115, 5/9/2013

Parcours parisien

Petit parcours parisien entre inquiétantes étrangetés et valeur(s) de l’art

Romantisme noir

Le Musée d’Orsay accueille actuellement ‘L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst’ une exposition consacrée la présence de l’irrationnel sombre et inquiétant dans l’art d’un Occident apparemment dominé par la raison. Le parcours est thématique et scénographié, mais contrairement à ce qui se passe trop souvent dans ce type d’expositions – la transformation des oeuvres en illustrations d’une théorie qui n’est parfois qu’une intuition déguisée en pensée -, ici l’accrochage est heureusement aéré. Il laisse place à de beaux ensembles comme ceux consacrés à Goya, Füssli et Friedrich et permet d’appréhender pleinement chaque oeuvre, éclairée par le propos curatorial.

Le titre de l’exposition, ‘L’ange du bizarre’ est emprunté à une nouvelle d’Edgar Allan Poe dans laquelle le narrateur, après sa rencontre avec un ange bouffon et susceptible, vit une série de catastrophes en chaîne qui s’avèrent n’être qu’un cauchemar alcoolisé. Cette entrée matière rejoint la séquence du ‘Nosferatu’ de Murnau projetée dans l’entrée : pour visiter cette exposition, il faut s’ouvrir au langage du rêve, fût-il cauchemar, il faut dépasser le pont pour laisser les fantômes venir à notre rencontre, outrepasser le monde logique pour entrer dans un monde d’ombre gouverné par l’irrationnel. Les oeuvres accumulent naufrages, paysages effrayants, ruines hantées, elles se couvrent de scènes d’occultisme, de sorcières, de squelettes et de démons. L’érotisme y est bien présent, mêlant explicitement Eros et Thanatos. C’est sans surprise, mais avec plaisir qu’on y retrouve les toiles de Füssli, de Friedrich, de Gustave Moreau ou de Félicien Rops. On y découvre de magnifiques dessins de Victor Hugo, une très belle peinture de Spilliaert et l’on s’étonne de la face sombre de Bonnard ou de la présence d’un tableau de Paul Klee. La photographie s’avère érotique avec les poupées de Hans Bellmer et les cyanotypes d’un amateur, Charles-François Jeandel, des images de femmes nues ligotées qui, au delà de leur sujet sadomasochiste, révèlent un sens rigoureux de la composition. Des extraits de films tournent en boucle parmi lesquels ‘La chute de la maison Usher’ d’Epstein, ‘Frankenstein’ de Whale, ‘Le Chien andalou’ de Bunuel et Dali ou le fascinant ‘Rebecca’ d’Hitchcock. La section consacrée au surréalisme, si elle comporte un beau choix d’oeuvres, est cependant moins fascinante ; sans doute les peurs et les inquiétudes y sont-elles plus théorisées qu’exprimées.

L’art et l’argent

A l’invitation de la galerie Sophie Scheidecker, Gregory Lang a conçu sous le titre ‘Monkey business, The paradox of value’, une exposition qui interroge la relation entre valeur et oeuvre d’art. L’accrochage s’apparente à celui que l’on trouve dans les cabinets de curiosités qui exhibaient une connaissance universelle ; ici, signe des temps, l’univers devient celui de l’argent. Au travers d’oeuvres d’artistes actuels, l’exposition aborde la valeur monétaire, la notion d’économie et la fonction de l’artiste dans le marché de l’art. Qu’il s’agisse de la fabrication de monnaie (de singe) avec les billets de la ‘Pupet’s Monkey Bank’ de Mary Pupet ou des jetons pour caddie de supermarché imprimés d’une sentence philosophique (‘Un euro’ de Michel Couturier), l’argent créé par les artistes est destiné à circuler de main en main. Mais la figure du roi Baudouin sur un billet de vingt francs belges peut aussi se mettre à parler (Tony Oursler) ou la manipulation d’un dollar apporter le sourire à la figure de Georges Washington. On relèvera encore les oeuvres de John Murphy, Dan Graham, Kendell Geers, Claire Fontaine, Zachary Formwalt ou Michel François parmi les quarante artistes qui interviennent dans cette exposition avec souvent une belle dose d’ironie. Au passage, il ne faut pas manquer, ‘Too rich to care and too pretty for jail’, un doigt dressé juste à côté de la porte par Antoine Bouillot.

La galerie Michel Rein présente ‘Défense de chanter’ une exposition de Jordi Colomer avec deux vidéos, ‘Prohibido Cantar’ (2012), et ‘Poblé Nou’ (2013). Dans les deux oeuvres, l’artiste, à travers les actions simples de quelques personnes, s’attache à mettre en place des conditions de réappropriation de l’espace public. Il s’agit de créer des formes d’hétérotopies, d’inscrire les corps des gens dans un espace qui leur échappe de plus en plus. Cela peut prendre la forme d’un tripot au bord de la route ou d’une procession dans une zone urbaine. Dans un autre registre, il ne faut pas manquer, à l’étage de la galerie, ‘The Saché Series’, des travaux sur papier de Jimmie Durham.

Colette DUBOIS

‘L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst’ jusqu’au 9 juin au Musée d’Orsay 1, rue de la Légion d’Honneur
à 75007 Paris. Ouvert du ma-di de 9h30-18h. Nocturne jusqu’à 21h45 le jeudi. http://www.musee-orsay.fr

‘Défense de chanter’ de Jordi Colomer jusqu’au 1 juin à la Galerie Michel Rein 42 rue de Turenne à 75003 Paris. Ouvert de ma-sa de 11-19h. www.michelrein.com

‘Monkey Business. The paradox of value’ jusqu’au 25 juin à la Galerie Sophie Scheidecker, 14bis, rue des Minimes à 75003 Paris. Ouvert de ma-sa de 11-19h.www.galerie-sophiescheidecker.com

Paru dans <H>art #111

Charif Benhelima

CHARIF BENHELIMA : THE ALLOCHTOON

 

Après sa participation à Intranquilités au BPS 22 dans le cadre de Daba Maroc et son exposition « Polaroïds 1998-2012 » à Bozar, Charif Benhelima (°1967) va présenter entre le 16 mars et le 26 mai prochains une nouvelle exposition au BPS 22, The Allochtoon.

A travers le medium photographique et en relation étroite avec sa propre biographie – l’artiste est né à Bruxelles d’un père marocain expulsé de Belgique lorsqu’il avait trois ans, et d’une mère belge décédée lorsqu’il avait huit ans -, Charif Benhelima place la question de l’identité  au centre de son travail.

Son premier travail, Welcome to Belgium, regroupait quatre séries de photographies autour de l’immigration à Bruxelles et à Anvers. Lors d’un séjour de quelques années dans le quartier de Harlem à New York où il réalise Harlem on my mind – I was, I am, il apprend qu’il a des racines juives sépharades. C’est aussi à ce moment qu’il décide d’utiliser le polaroïd. Contre une image photographique désormais numérique trop lisse, aux couleurs trop brillantes, l’image polaroïd est unique. Il joue de ses imperfections pour traduire son regard sur le monde, il l’agrandit et ainsi, elle affirme la dialectique entre visible et invisible qui caractérise son art. Sa découverte du Maroc donnera naissance à The Semites, une série de portraits, ceux d’une famille qu’il construit et qui est tout autant réelle qu’imaginaire. Les traits des visages photographiés disparaissent partiellement derrière un flash lumineux. L’artiste les présente derrière un mur de verre qui réfère d’abord aux murs séparateurs de peuples – de Berlin à la Palestine en passant par la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis -, la présence des reflets permet également au spectateur de se projeter dans ces visages, de se trouvé relié à la famille et non plus séparé.

 

L’exposition que vous êtes occupé à préparer pour le BPS22 s’intitule « The Allochtoon ». Pourquoi ce titre ?

Le mot allochtone est un terme néerlandais, déjà utilisé aux Pays-Bas avant 1954, s’est généralisé en Flandre au début des années 1990, et de plus en plus dans la langue française en Belgique. Je me demande pourquoi on utilise ce mot seulement ici en Belgique et aux Pays-Bas. Ce qui me pose problème, c’est de savoir pourquoi on crée plusieurs mots liés à l’immigration et pourquoi on continue toujours à créer des nouveaux mots. La question est : quand est-ce q’un migrant cesse d’être un migrant ? Quand il/elle est intégré(e) ? Le migrant n’est plus un migrant quand le pays d’accueil ne le nomme pas un migrant. Ce n’est pas évident de se debarasser du mot immigrant, de l’idée d’être toujours un immigrant malgré une bonne intégration, quand le pays qui le reçoit continue à lui donner toutes sortes de noms, tels qu’étranger, nouveaux arrivés, nouveaux belges et surtout allochtone.

Aux USA, par exemple, un pays où j’ai habité pendant trois années, tout qui est né là-bas est américain.

Et pour moi, c’est étrange : j’ai une mère belge, je suis né en Belgique et je suis vu comme un immigré. Pas seulement un immigré, un allochtone. Ce qui signifie ne pas appartenir à un groupe. Autochtone, c’est originel, allochtone désigne une autre catégorie séparée de celle qui est dite « originelle » et a une connotation négative. J’ai étudié le sujet et j’ai observé que le mot n’est utilisé que pour des gens venus des pays non occidentaux ou en voie de dévelopement économique et leurs descendants.

Notre reine, femme du roi, vient d’Italie, donc leurs enfants sont à demi belges. Pourquoi alors ne sont-ils pas vus comme des allochtones ? Je crois que nous avons beaucoup de choses en commun avec eux, mais nous, nous sommes vus comme des allochtones. Il y a abus dans l’usage de ce mot et c’est cela que je mets dans mon travail. L’exposition se concentre sur le mot et tout ce qui gravite autour de lui. Le stéréotype commence à partir de là. Je suis persuadé que ce mot a été créé et est utilisé pour séparer les gens, pour séparer négativement : celui qui n’appartient pas à la communauté.

 

Cela met en jeu tout votre travail.

Oui, on commence par les racines, on revient aux racines. D’où vient le problème avec les allochtones ? Je reviens alors à mon premier travail Welcome to Belgium. Dans le livre qui l’accompagne, j’ai reproduit la page d’une brochure que le ministère de l’emploi et du travail belge avait distribuée dans les pays d’Afrique du Nord pour recruter des travailleurs pour des emplois que plus personne ne voulait faire ici. Ils y promettaient tout : un travail bien payé, une vie confortable, une bonne éducation pour les enfants, etc. Et maintenant nous sommes là.

 

Ce type de brochure avait déjà existé auparavant avec l’immigration italienne.

Je ne connais pas la brochure dont vous parlez, mais je sais que les gouvernements espagnol, portugais, italien avaient décidé de ne plus envoyer de travailleurs en Belgique parce que les conditions de travail étaient dangereuses.

 

Oui, après la catastrophe minière du Bois du Cazier à Marcinelle.

Oui.

Et nous sommes ici. Je crois fermement que je ne suis pas responsable de l’histoire qui me précède, mais uniquement de mes propres conduites dans le présent et le futur. En effet, je crois que personne n’est responsable de l’histoire qui le précède. Dans le cas particulier dont nous parlons, il n’est pas de ma responsabilité que la Belgique ait fait une campagne pour recruter des travailleurs d’Afrique du Nord, que mon père soit alors venu, que ma mère et lui se soient rencontrés… Des liens très forts entre les pays impliqués se sont formés et établis. Tout le monde oublie cela – ou prétend l’oublier parce que c’est plus convenant – quand on parle d’allochtones, de migrants, de réfugiés, on oublie l’histoire qui est là derrière nous.

 

Qu’allez-vous montrer dans l’exposition ?

Je vais montrer la série complète Welcome to Belgium et l’installation photographique Semites : a Wall under Construction. La présentation de ce travail-ci utilise un mur. Quand on utilise un mur, qu’il soit physique ou imaginaire, c’est qu’on refuse de négocier. Ce qui se passe, par exemple, entre Juifs et Arabes alors que culturellement, le lien entre eux est très fort, ce sont des sémites. On ne peut pas négocier dans la perspective de la religion, celle-ci génère du conflit, tandis que la culture permet le dialogue ; pour moi, c’est très important.

Un troisième travail, plus directement lié au mot allochtone, est actuellement en cours. Je ne peux pas en dire plus pour le moment.

 

Est-ce que l’exposition a une inscription particulière dans la région de Charleroi ?

Oui parce que c’est une ville qui est construite en grande partie par l’immigration, par des gens qui ont quitté leur pays pour venir travailler là-bas, pour chercher de meilleures possibilités de vie. Les mines et la sidérurgie ont ouvert cette perspective. Il faut aussi tenir en compte que le travail, la contribution de ces personnes qui ont laissé leurs familles, leurs amis, leurs pays, n’a pas seulement signifié de meilleures possibilités de vie pour eux et leurs familles, mais aussi pour la croissance et le développement économique et social de la Belgique elle-même. Et cela encore de nos jours. C’est important de parler de ces sujets dans des villes comme celle-là. Cela permet de se poser des questions sur le lieu et la situation d’où on vient, comment Tout cela a commencé. J’étudie actuellement les archives, des livres sur l’histoire de la ville de Charleroi et un quatrième travail qui y serait directement lié prendra peut-être place dans l’exposition…

 

Que pensez-vous de la situation actuelle de Charleroi ?

C’est aussi intéressant de parler de cela car cette ville a été créée sur de grandes possibilités économiques et actuellement, il n’y en a plus que très peu. Mais l’histoire ne peut pas s’arrêter là. Les gens sont simples, j’aime bien la ville. Elle a une vibration particulière.

 

Votre travail met en jeu une dialectique entre visible et invisible en relation avec l’allégorie au sens où l’entend Walter Benjamin – la plus petite chose qui se voit reliée à l’histoire dans un éclair.

Je suis d’accord, je travaille avec différentes couches. Déjà dans Welcome to Belgium, cette idée est présente. La première couche se trouve du côté de l’esthétique pour permettre aux gens d’entrer dans l’image. La deuxième couche est du côté de la narration, de l’histoire – le début, le milieu et la fin. Il y a aussi les couches historique, sociale et personnelle, qui font allusion à des rapports symboliques qui ne sont pas immédiatement visibles : c’est une idée que je poursuis dans mes autres œuvres. Ce qui appartient à l’invisible est ce qui exprime mon mode de communication.

 

Il me semble qu’une autre dialectique en découle, elle tient dans une violence contenue, jamais provocatrice… 

Toutes mes œuvres ont un volet critique très fort vis-à-vis de la société et de la façon dont les gens pensent, mais c’est de façon subtile. Je ne veux pas faire dans le sensationnel. Par exemple dans le livre Welcome to Belgium, j’ai placé au début de chacun des quatre chapitres qui le constituent des notes de bas de page. Ce sont des extraits de textes officiels, des décrets flamands qui définissent les immigrés, les réfugiés, les illégaux de façon administrative et très froide. C’est très important car ça montre comment la société, le gouvernement décrivent et pensent les gens. Crier, c’est momentané et ça passe.

 

Propos recueillis par Colette Dubois

Paru dans Flux News n° 60, 2013