Figure(s) de Marcel Berlanger paru dans Hart #180

Après Emergent à Veurne en 2014, l’Ikob d’Eupen en 2015, la galerie Rodolphe Janssen en 2016, le BPS22 de Charleroi présente le quatrième volet d’un vaste projet de Marcel Berlanger (°1965). Sous le titre ‘FIG.’, l’exposition réunit un panorama très enthousiasmant de l’oeuvre de l’artiste, des grandes toiles monumentales très puissantes aux petits formats singuliers – à la fois oeuvres à part entière et documents. La scénographie particulièrement réussie de l’exposition permet au visiteur de nouer une relation singulière à l’art de Berlanger

Parce que cette partie de l’exposition est la plus spectaculaire, il faut commencer la visite par la grande halle. On y trouve de grandes peintures suspendues – donc visibles sur leurs deux faces – qui transforment visuellement et physiquement l’espace. A leurs pieds, des gradins font osciller ces oeuvres entre peinture autonome et décor de théâtre (à plusieurs reprises, Marcel Berlanger a réalisé des décors pour les créations théâtrales de sa soeur, Françoise Berlanger et une série de représentations y ont pris place pendant l’exposition[1]). Dans la même salle, une série de dessins préparatoires, essais de couleurs, mises au carreau, souvent annotés, s’alignent le long d’un mur. Le contraste des formats n’exclut pas un même mouvement qui consiste à accueillir le visiteur d’abord physiquement par l’invitation à se poser et à s’inclure dans l’univers construit par les grands formats, ensuite mentalement par la rencontre intime des processus de création.

Le titre de l’exposition ‘FIG.’, évoque par sa graphie les planches illustrées des livres scientifiques qui ont la particularité de synthétiser une forme de façon à ce qu’elle contienne toutes les caractéristiques d’une espèce sans en représenter aucun spécimen particulier, d’en faire une silhouette générique. Plusieurs toiles représentant des végétaux s’accordent à cette première approche. Mais ‘FIG.’ est aussi l’abréviation de ‘figure’, un mot qui recouvre des significations différentes. La figure est d’abord le visage peint. Berlanger n’y déroge pas au travers de portraits comme ceux de Kate Moss ou de Pier Paolo Pasolini. Dans la théorie de l’art, la ‘figure’ est un concept polysémique, mais dans tous les cas, l’énigme de la figure c’est qu’elle cache la chose en même temps qu’elle y donne accès. Le terme ‘figural’ en découle et il est le plus adapté au travail de Marcel Berlanger. Le ‘figural’ fait sens sans faire d’histoire, l’image dépasse le narratif, le mimétique et l’expressif et ce qui est à voir et à comprendre ne peut pas se dire, il ne peut que se montrer, présenter, désigner. La première sensation visuelle du spectateur des toiles de l’artiste est la reconnaissance : un visage (qu’il identifie), un paysage (jamais vu), une éclaboussure (à l’origine mystérieuse).La peinture de Berlanger a beau être figurative, le sujet n’est jamais premier, il n’est que prétexte à la peinture, à une interrogation du regard.Ainsi, lorsqu’on s’approche des toiles, ce qui apparaissait au visiteur comme une image presque photographique devient un dépôt de pigments sur la surface. La couleur effleure le support et rend visible sa trame. Les toiles sont en fibres de verre aux textures variées. Epaisse, elle accueille la peinture sur ses reliefs, fine, elle devient presque invisible ressemblant à une feuille de papier. Dans ce mouvement d’approche le figuré se lie au défiguré. L’artiste conserve le plus souvent les traces de la mise au carreau qui lui sert à reproduire une image trouvée dans les médias sociaux, dans des films anciens ou dans des ouvrages scientifiques. Il peut s’agir de carrés ou de losanges, comme dans le portrait de Kate Moss. Dans d’autres toiles, le quadrillage est le seul motif, l’image devient abstraite et c’est le jeu des couleurs qui prime. Lorsqu’il utilise de la peinture en bombe pour désigner la grille, l’artiste renverse le rapport entre le fond et la forme qui se fondent alors l’un dans l’autre. D’une manière analogue, Berlanger conserve (voire suscite) les coulures de peinture, les taches – autant d’éléments accidentels qui participent à son approche particulière de l’image en la désignant comme telle.

On trouve encore dans l’exposition des planches qui réunissent les images que l’artiste sélectionne pour ses peintures. Imprimées les unes à côté des autres, elles se présentent comme les planches d’un catalogue de formes. La disposition de toutes ces images, en grille, avec les variations de formes, les relations particulières qui se tissent entre tous ces éléments évoquent les planches de l’atlas ‘Mnémosyne’ d’Aby Warburg. Bien qu’il soit évident qu’elles ne jouent pas le même rôle – elles font partie des documents préparatoires et n’ont pas de visée historique -, elles apparaissent comme une forme contemporaine de l’opus magistral de l’historien de l’art.

‘FIG.’ De Marcel Berlanger jusqu’au 27 mai au BPS22, boulevard Solvay, 22 à Charleroi. Ouvert du Ma-di de 10-18h. www.bps22.be

[1]Il s’agit de la pièce ‘Iwona, une Opérette électronique’ écrite et mise en scène par Françoise Berlanger.

Lumière et obscurité : Chaïm van Luit

D’un côté, à la galerie Meessen De Clercq, il y a ‘Via Lucis II’ – littéralement ‘le chemin de la lumière’ -, une exposition qui s’attache à la lumière et à sa déclinaison à travers différents médiums (peinture, sculpture, agencements d’objets, vidéo). De l’autre, dans un solo show que la galerie présente à Art Brussels, le jeune artiste néerlandais Chaïm van Luit (°1985) affirme la co-présence de son opposé : la noirceur.

Lumière et obscurité, les deux faces d’un même projet apportent une première approche du travail de Chaïm van Luit. Depuis plusieurs années, l’artiste s’intéresse à ce qui est enfoui, ce qui se trouve sous terre. En 2014, dans une version urbaine, il a exploré les tunnels du métro bruxellois, mais son travail s’attache plus souvent aux sites naturels proches de son atelier à Maastricht. C’est ainsi qu’il s’intéresse particulièrement à un important réseau de couloirs souterrains que l’on trouve dans le Sud du Limbourg d’où, depuis des siècles, l’homme extrait la marne (un calcaire argileux). L’artiste travaille également avec un détecteur de métaux qu’il promène dans les bois de la région et parfois plus loin (e.a. sur les sites de la bataille des Ardennes). Grâce à cet outil, pour le moins inhabituel pour un artiste, il fouille la terre pour y récolter des morceaux de métal. Ces derniers, chargés d’un passé souvent inconnu, deviennent éléments de l’oeuvre. Ainsi, un assemblage de morceaux de fils métalliques dans lequel chaque morceau devient une maille forme une chaîne tendue entre le sol et le plafond. Parmi tous les fragments de métaux qu’il recueille, il a trouvé une multitude de bagues de pigeons colorées, numérotées et datées. Il les a disposées les unes à côté des autres en fonction des couleurs de l’arc-en-ciel – donc de la décomposition du spectre de la lumière – pour former une ligne courbe ou un cercle.




La forme circulaire est un élément déterminant de son œuvre. Un cercle n’a ni début, ni fin, il évoque l’infini. Dans une de ses premières vidéos, l’artiste montrait un cycliste roulant suivant la forme du symbole infini qu’il marquait au sol par son passage répétitif dans des pigments colorés. Ici, ‘Circumscribe’ un cercle de 250 cm de diamètre est fait de néons. Il correspond à l’envergure de l’artiste, marquant ainsi les limites que son corps peut atteindre. A Art Brussels, ‘Stillness in movement’, un cercle tracé par un étrange compas – un bois de cerf, produit de la mue annuelle trouvé dans une forêt – renvoie ici à la circularité de la nature. Dans la galerie, on retrouve sa reproduction en marbre réalisée avec des techniques de pointe de découpe. Contrairement à l’objet trouvé, sa reproduction nécessite une modification de la forme – la présence d’un rectangle en son centre.

Le film ‘Legato’, réalisée en collaboration avec Joep Vossebeld, décrit l’univers de van Luit : une forêt, le bord d’une route, un tracteur qui retourne la terre, la lumière qui surgit à la sortie d’une grotte ou encore le cercle orangé du soleil. Ces images sont intimement liées à son travail : les lieux qu’il explore, la terre qu’il retourne ou encore le cercle et la lumière. La durée de chaque plan s’appuie sur le son lancinant produit par un harmoniste occupé à accorder l’orgue de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle. Le film témoigne de la clarté du paysage, de celle qui émane de la musique. A l’inverse, les deux vidéos présentes à Art Brussels entraînent le spectateur à travers le réseau de galeries de la zone frontalière entre la Belgique et les Pays-Bas. Les images s’attachent aux signes, centenaires ou récents, inscrits sur les parois souterraines. Cette plongée dans le fond de la terre témoigne d’une idée chère à Chaïm van Luit : celle d’univers et de temps parallèles. Tout ce que l’on peut extirper de l’obscurité pour le mettre en lumière, revient à remettre au jour (donc aussi à l’aujourd’hui) des éléments du passé, à leur redonner une vie actuelle. On retrouve ici encore la répétition et la circularité qui caractérisent le travail de l’artiste.

Chaïm van Luit se considère comme un peintre. A cet égard, dans la galerie, une série de cinq toiles monochromes passant d’un rose charnel au blanc font écho à une toile noire dans le stand. La surface de chacune est striée par des passages réguliers de la brosse, horizontaux et verticaux, dans lesquels on retrouve les mouvements d’un tracteur dans un champ, métaphore de l’artiste fouillant la terre meuble ou les souterrains pour y faire les découvertes qui donneront naissance à son oeuvre.

La pratique de Chaïm van Luit s’organise sur le mode de la découverte. Elle est basée sur l’observation, la récolte, la transformation des éléments retenus. Chacun d’entre eux apporte une signification qui appartient à son contexte d’origine et se mêle aux autres dans une variété de temps et de formes qui parlent à la contemporanéité.

Solo show, galerie Meessen De Clercq, Art Brussels 2018

‘Via Lucis II’ de Chaïm van Luit jusqu’au 5 mai à la galerie Meessen De Clercq, 2a, rue de l’Abbaye à Bruxelles. Ouvert ma-sa de 11-18h. meessendeclercq.be

Marie Zolamian : La Route vers l’Exploration paru dans Hart #179

Dans le cadre de l’exposition ‘Le Jardin du Paradoxe’ consacrée au mythique ‘Cirque Divers’ liégeois (1977-1999), à la fois cabaret, théâtre et galerie qui s’attachait à la théâtralisation du quotidien, Jean-Michel Botquin a invité à trois artistes qui ne l’avaient pas connu à produire leur point de vue sur le lieu. Marie Zolamian (°1975, Beyrouth) est l’une d’entre eux. ‘La Route vers l’Exploration’, titre de la série qu’elle a réalisée se compose d’un portrait, d’une impression numérique et de cinq peintures au format carte postale.

Marie Zolamian a choisi de travailler sur Michel Antaki, un des créateurs et animateurs du lieu. Elle a croisé quelques fois cet architecte et urbaniste de formation d’origine syrienne, né à Beyrouth en 1946, qui lui a toujours semblé énigmatique. Ils ont en commun un même lieu de naissance, un même lieu de vie (Liège) et une même manière de transformer une recherche intime – le questionnement de l’identité – en un travail poétique, l’une par la peinture et l’installation, l’autre par des pratiques variées qu’il résume en se présentant comme le ‘jardinier du paradoxe et du mensonge universel’. Dès le début de ses recherches, elle lit son ‘Mémoire d’un explorateur syrien dans une commune industrielle : Seraing 1975-1976’, présenté dans le cadre sa licence en urbanisme et aménagement du territoire. Elle découvre qu’ils partagent une même attitude vis-à-vis du monde. L’artiste la résume ainsi : « L’exploration de l’inconnu pour pouvoir y vivre quelque temps. Chercher à connaître, à comprendre des us et coutumes qui me sont nouveaux, me fabriquer un univers, trouver le moyen de faire partie d’une localité tout en y apportant son grain de sel, participer à la vie commune tout en étant dans la position de l’observateur ».

Le portrait d’Antaki par Zolamian entretient une certaine parenté avec les portraits officiels. Au-delà d’une ressemblance manifeste (élément inaccoutumé chez l’artiste qui s’intéresse au processus pictural et à sa durée plus qu’au résultat visuel), la peinture restitue une intériorité du personnage. La reproduction de la première page de son mémoire d’urbanisme permet de placer à l’avant plan les idées d’exploration et de poésie que les cinq petits tableaux prolongent et affirment. Ils trouvent leur source dans une série de photographies qui s’attachent à différentes plaques signalétiques ; elles ont été prises dans un village hennuyer situé entre Charleroi et Nivelles qui porte un nom suggestif : Rèves. Le lieu en lui-même est banal – des briques, de la végétation, des routes et des plaques émaillées. Mais la traduction picturale que l’artiste lui applique accentue le pouvoir évocateur de la toponymie. Dans ces petits tableaux, on peut voir la gare sous deux points de vue différents, des panneaux de direction au pied d’une maison, la sortie du village en pleine campagne, son entrée à partir des prairies : des bâtiments et la nature. Les couleurs des bâtisses empruntent aux ocres, aux roses et rouges, une large gamme de verts sous des cieux bleus un peu délavés forment le décor.  La banalité des vues se voit contredite par le travail des couleurs – fraîches, travaillées, profondes, jouïssives. Les panneaux qui indiquent ‘Rèves’, bleus aux lettres blanches ou blancs aux lettres bleues apportent un décalage dans les vues champêtres. Par leur précision, ils indiquent qu’il ne s’agit pas là d’un quelconque lieu bucolique, mais d’un point précis du territoire; en dépit de l’homonymie, il s’agit du village de ‘Rèves’ et pas d’un songe. L’ensemble est éminement poétique donnant du village une impression de vide étrange (on n’y trouve pas un seul être vivant) et de quiétude onirique.

Le plus souvent, le travail de Marie Zolamian trouve son origine dans dans les voyages, qu’elle nomme ses ‘exils choisis’. C’est à partir de l’espace qu’elle explore et des habitants qu’elle rencontre que des éléments temporels (en relation à l’histoire, aux archives) entrent en jeu. Avec ‘La Route vers l’Exploration’, elle voyage dans le temps pour rencontrer un personnage au travers d’archives – des textes et des images – et découvrir un lieu (qui connait le village de Rèves ?) qui relève beaucoup plus de l’espace intérieur que du lieu physique. Mais quelle que soit la manière dont elle aborde un travail, ce sont toujours des questions d’identité, d’accueil, de mémoire et de déracinement qui la guident. Les recherches qu’elle effectue pour chacune de ses séries d’oeuvres ont en commun d’être à la fois approfondies et libres – ni méthodologie systématique, ni volonté d’exhaustivité, elle choisit dans ce qu’elle découvre ce qui va l’amener à construire l’oeuvre. Elle crée des formes pour construire une vie et une présence au monde qui mélange les lieux et les époques. En s’emparant des vies d’autrui, en les la mêlant à la sienne, l’artiste affirme les existences humaines (celle de l’artiste, de son modèle, des spectateurs).

‘La Route vers l’Exploration’ de Marie Zolamian dans ‘Le Jardin du Paradoxe’ jusqu’au 16 août au Musée de la vie wallonne, Cour des Mineurs à Liège. Ouvert ma-di de 9h30-18h. www.jardinduparadoxe.be

 

L’esprit du trou paru dans L’art même #75

L’esprit du trou

 

Les films et les performances de Pauline Curnier Jardin (°1980, Marseille) appartiennent au domaine de la fiction. Ils empruntent au théâtre, au cabaret et au cirque pour tendre à l’œuvre d’art totale en mélangeant images, textes, musique, danse, lumières et couleurs. L’artiste crée aussi des environnements – petit chapiteau, porte en forme de main, siège douillet et anthropomorphique -, véritables dispositifs de vision qui accentuent encore le désir de totalité et évoquent certaines théories du cinéma expérimental des années 20[1]. Les sujets de ses œuvres résultent de recherches libres et approfondies et s’attachent à des lieux, des personnages, des événements ou tout cela à la fois. Chacune d’elles est accompagnée de dessins et de peintures exécutés conjointement à sa réalisation. Pour sa première exposition en Belgique, l’artiste présente actuellement au KRIEG (Hasselt) You think you are within in me now qui réunit le film Grotta Profunda. Les humeurs du gouffre dans une partie du dispositif que l’on a pu voir à la dernière Biennale de Venise, une peinture qui lui est associée et un film tout récent, Teetotum.

 

Les premières images de Grotta Profunda. Les humeurs du gouffre (30’) s’attachent à Bernadette Soubirous qui a témoigné de 18 apparitions de l’Immaculée Conception à la grotte de Massabielle en 1858. Le personnage, ici interprété par un homme, possède tous les attributs de l’abondante iconographie photographique qui a accompagné sa célébrité[2] : agenouillée, extatique, la tête couverte d’un lourd voile rustique. Les images en noir et blanc, sont entourées d’un halo qui évoque autant le cinéma des origines qu’un point de vue à partir de l’intérieur de la grotte. Bernadette, captivée par sa vision pénètre dans la caverne et la voix de la Vierge l’appelle : « Viens petite visionnaire viens… Viens vers moi. Tu crois être en moi maintenant, mais les choses se sont retournées, ceci n’est pas mon corps, je ne suis pas toute la vérité… ». Le film bascule en couleur, la petite sainte se métamorphose en « œil sur pattes » et le voyage initiatique débute. Il s’agit d’un voyage intérieur et si le lieu qu’elle pénètre n’est pas le corps de la Vierge, son espace possède toutes les caractéristiques de l’intérieur du corps tel que l’on se l’imagine – lumière rougeâtre, formes organiques façonnées par la circulation des fluides. Avec ses galeries creusées par l’eau, ses stalactites goutant en permanence, la caverne devient la matrice de la quête des origines qui va plonger le personnage (et le spectateur) dans toute la mythologie des grottes. L’artiste déclare : « je m’étais mis pour objectif de définir plastiquement ce qui est grotte : être grotte, penser grotte, etc. Les grottes sont liées au chamanisme, il y a des mythologies pyrénéennes, païennes d’apparition de fées à l’entrée des grottes. La grotte est toujours un lieu magique ; dans un trou il y a toujours un mystère, le trou déjà, l’esprit du trou ». L’œil va ainsi rencontrer, parmi de nombreux personnages fantasques, Sirène-Singe figurant les débuts balbutiants de l’espèce humaine, Chocolat-Vanille, les jumeaux du destin nés d’un même cornet originel, Vénus de W en quadrupède inversé ou la mort sous la forme d’une araignée. La bande-son, extrêmement élaborée[3], y participe pleinement. Elle se compose de polyphonies originales (les voix de la grotte), d’une partie bruitiste et de morceaux de quatre groupes de musique expérimentale[4].

L’artiste résume tout le travail d’élaboration du film par la question qui l’a guidée : « qu’est-ce qui est grotte dans la vie ? ». Dans les recherches menées par Pauline Curnier Jardin lors de la construction du film, on trouve les grottes maniéristes. Ces grottes artificielles se sont multipliées en Italie au XVIe siècle et sont faites de fausses stalactites et concrétions, de figures qui surgissent de l’informe. L’art ne cherche ni n’imite la nature, mais tend à la surpasser et à l’esthétiser. Dans les grottes réelles, le visiteur découvre formes et figures qu’il se plait à discerner dans les agencements naturels alors que dans les grottes maniéristes, celles-ci sont construites et démultipliées. De la même manière, dans Grotta profundis, certaines images apparaissent tout d’abord comme des abstractions – purs jeux de formes et de couleurs -, puis un changement dans l’éclairage ou une adaptation de la mise au point fait poindre une figure. Des dispositifs automates animaient jadis les grottes maniéristes ; dans le film, Pauline Curnier Jardin met en scène une véritable danse des parois. Les images en miroir ou en reflets sont nombreuses et affirment l’apparition/disparition des visages. Ici, comme dans l’esthétique du XVIe siècle, la grotte est en même temps le lieu de l’effroi – l’Enfer – et celui de l’allégresse – l’antre souterrain d’où surgissent Zéphyr et Flore pour métamorphoser l’hiver en printemps.

Le second film, Teetotum, très court (3’), a été réalisé avec les rebuts d’un précédent : des images grand-guignolesques campent un cirque au travail avec son décor de strass, de couleurs et de lumières. Il en émane une inquiétante étrangeté. Car si la dompteuse est assoupie dans un transat, elle se sert de son fouet pour faire fuir les insectes et les jeunes jongleuses qui pratiquent le hula hoop s’entaillent le cou à chaque passage du cerceau. Le montage est nerveux, il laisse aussi une place importante aux gros plans sur des visages grimaçants ou sereins, maquillés de couleurs tendres qui contrastent avec leur gorge sanguinolente.

Colette Dubois

 

Pauline Curnier Jardin, You think you are within in me now, jusqu’au 29 mars

KRIEG

Elfde-Liniestraat, 25

3500 Hasselt

Du lundi au vendredi de 9 à 18h

krieg.pxl-mad.be

[1] D’Abel Gance à Marcel Duchamp en passant par Moholy-Nagy.

[2] La jeune fille était aussi la proie des nombreux photographes qui lui faisaient reproduire en studio son attitude lors des apparitions : la voyante était aussi vue, jusqu’à devenir ce que l’artiste décrit comme « une martyre de la photographie, de la vision ».

[3] Dans le cadre de l’exposition du KRIEG, la bande son fera l’objet d’une édition limitée sur vinyle.

[4] Les mélodies polyphonique sont de Claire Vailler, les bruitages de Vincent Denieul. Les quatre groupes sont : Déficits Des Années Antérieures, JADA, Unit Moebius et Tejii Ito.

‘Dans l’atelier de Geta Brătescu’ paru dans Flux News #74

Geta Brătescu, Lady Oliver in her travelling costume , 1980-2012. Courtesy of the artist, Galerie Barbara Weiss (Berlin), Ivan Gallery (Bucharest

Les grandes expositions de l’été 2017 ont permis à un large public de découvrir l’oeuvre de l’artiste roumaine Geta Brătescu . Sa longue carrière lui a permis de développer une oeuvre multiple qui comprend des dessins, des collages, des gravures, de la tapisserie, des objets, des photographies, des films, des vidéos, des performances et des textes. A la biennale de Venise, elle occupe le pavillon roumain, une exposition monographique qui se prolonge à l’Institut roumain de Culture et de recherche humaniste situé au Palazzo Correr. Elle est également présente à la documenta : à Athènes, on pouvait voir ses oeuvres au musée national d’art contemporain, à Kassel, une salle de la Neue Galerie lui est consacrée. A partir du 16 septembre nous pourrons approfondir ou découvrir son oeuvre au MSK de Gand avec « Un atelier à soi », une nouvelle exposition de l’artiste conçue par Catherine de Zegher.

Figure centrale de l’art contemporain roumain, Geta Brătescu est née en 1926 à Ploiești, une petite ville au nord de Bucarest. Elle a étudié à l’Ecole des Beaux-Arts de Bucarest et à la faculté de Lettres et de Philosophie. Isolée dan le bloc soviétique, elle voyagera peu, mais la richesse artistique et les paysages d’Italie la marqueront profondément. Elle apparait sur la scène internationale au début de cette décennie avec e.a. sa participation à la Triennale de Paris (2012), aux biennales de Moscou et de Venise (2013).

Catherine de Zegher, dans l’essai qui accompagne l’exposition, relève l’originalité de sa démarche et la parenté qui l’unit à d’autres artistes femmes des vingtième et du vingt-et-unième siècles. Face aux troubles politiques et sociaux qui ont émaillé l’histoire récente et marqué les corps et les esprits, the work of some women artists featured remarkably similar material processes that addressed alterity by using subtly subversive methods. One of these women artists is Geta Brătescu  (…) Instead of responding with traditional models and reaffirming obsolete conventions of pictorial representation, she formulated an independent voice and addressed the in-between space of life and art, the public and the private, the feminine and the corporeal, the abstract and the real, the subject and the object. En effet, loin de produire des pièces qui veulent témoigner de façon (trop) littérale des questions géopolitiques et sociales en évacuant la question de la forme – ce qui, à mon sens, revient à produire avec les moyens actuels un nouveau réalisme réactionnaire -, Brătescu répond aux troubles de l’époque par une forme de résistance dont seul l’art est capable[1] rejoignant en cela les grandes figures féminines de l’art contemporain : Martha Rossler, Nancy Spirro ou Louise Bourgeois (e.a.).

 

L’atelier

En nommant l’exposition « Un atelier à soi », la commissaire paraphrase le titre de l’essai de Virginia Woolf, « Une chambre à soi ». La chambre c’est un lieu – un bureau, un atelier -, c’est un espace personnel, consacré à la création, à l’abri des bruits du quotidien, mais qui peut se trouver connecté au monde, si la créatrice en ressent la nécessité. Sous la plume de Woolf, cette nécessité concerne la femme qui bénéficie moins souvent que l’homme de ces conditions premières de travail et qui doit, de toute façon, faire coexister ce lieu avec l’espace domestique. Geta Brătescu l’a installé dans son appartement mais ce lieu est a concrete/limited space, dedicated to the magic of forms ; and then, going beyond its walls, as an infinite virtual space of a personal mythology [2]. Elle l’évoque dans le titre qu’elle a donné à plusieurs recueils de textes – « Atelier continu », « Atelier vagabond » ou « L’arbre de la cour voisine » que l’on voit depuis la fenêtre de l’atelier. En 1978, elle a réalisé un film intitulé Atelierul qui confronte son corps à son espace de travail, tout à la fois cocon rempli des objets du quotidien et page blanche. Elle définit l’atelier comme une surface, un miroir, un véhicule, une salle d’exposition. Usine et scène, l’atelier est encore un athanor[3] : But what does it mean to be an artist ? It means being the receptacle in which there occurs the chemistry that transforms experience into expression. The fable of the alchemist, the transformation of gross matter into noble matter, into gold, is a story about art[4].

Geta Brătescu, Towards White, 1975, collection of the National Museum of Contemporary Art, Bucharest.

Mythologie et géométrie

A plusieurs reprises, Geta Brătescu va s’attacher à des personnages qui appartiennent à la littérature ou à la mythologie : Faust, Médée, Mère Courage, Philémon et Baucis. Plus récemment, elle a dédié une pièce à Didon – un petit morceau de velours noir coupé en bandes très fines est devenu une longue ligne, comme la peau de boeuf qui a servi à la création de Carthage par le personnage mythologique. Elle symbolise ainsi l’inventivité de la création artistique (et de la femme) : retourner une situation donnée et décevante pour en faire un futur fertile. Les figures féminines la retiennent particulièrement. Il ne s’agit pas d’illustrer le récit, mais de puiser dans sa puissance évocatrice pour que la main de l’artiste s’anime et trace des signes – écriture ou dessin. Chaque fois qu’elle dessine, l’artiste éprouve le sentiment d’écriture. Son oeuvre est multiple, les outils qu’elle utilise aussi, mais la ligne est grand sujet qui sous-tend l’entièreté de son travail : Space is subject to the Line. Form is subject to the line. The line decides simultaneously on space and on form, on the blank and on the filled in[5]. La ligne est tout à la fois une trace, un signe, un mouvement physique et mental – un voyage -, un moyen d’expérimenter. Les 200 dessins réalisés les yeux fermés sont à cet égard remarquables, ils témoignent de la plus grande puissance poétique avec les moyens les plus rudimentaires.

Geta Brătescu, The Rule of the Circle, The Rule of the Game, 1985. Courtesy of Ivan Gallery (Bucharest), Barbara Weiss (Berlin). Photo : Stefan Save

C’est encore la ligne qui va mener l’artiste de la représentation de personnages – souvent comiques – à la géométrie de ses papiers collés eux aussi empreints d’humour. C’est encore elle qui mène au cercle – la série Regula Cercului, Regula Jocului dans laquelle un cercle quadrillé devient le support de morceaux de tissu collés, Carpati, un cercle fait de papiers de cigarettes fumées ou encore Vestigii, mélange de collage, de dessin et de gouache à l’intérieur d’un cercle. Ils emprisonnent, embrassent, fascinent l’artiste qui écrit : I lose myself in them. I cleanse myself in their abstraction and, in the same time, I color myself in their strictly formal joy ; I live in their combinatory generosity, I live not life but only what has been said about life[6].

Geta Brătescu a toujours travaillé avec des moyens simples, domestiques parfois (comme les tissus provenant de vêtements usagés qu’elle utilise dans ses collages). Cette économie de moyens va de pair avec une grande rigueur, une culture très riche, de l’humour et de la détermination. Son oeuvre rejoint celle des femmes artistes de sa génération et l’extraordinaire fraîcheur qui en émane la rend presque intemporelle. Autant de qualités qui font une grande artiste.

 

Colette Dubois

 

« Un atelier à soi » de Geta Brătescu du 16 septembre 2017 au 14 janvier 2018 au Museum voor Schone Kunsten, Fernand Scribedreef, 1 9000 Gent. Ouvert du mardi au vendredi de 9h30 à 17h30, du samedi au dimanche de 10 à 18h.

[1] Dans son intervention du 17/5/1987 à la FEMIS, communément titrée « Qu’est-ce que l’acte de création », Gilles Deleuze disait : « L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes. »

[2] Geta Brătescu, Apparitions, Koenigs Books, London, 2017, p. 175.

[3] L‘athanor également nommé fourneau cosmique désigne en alchimie le four utilisé pour fournir la chaleur pour la digestion alchimique.

[4] Brătescu, op. cit., p. 215.

[5] Ibid., p. 239.

[6] Ibid., p. 139.

‘Une semaine avec Camille Henrot’ paru dans Hart #176

Après Philippe Parreno en 2013 et Tino Sehgal l’an dernier, c’est au tour de Camille Henrot de recevoir une ‘carte blanche’ du palais de Tokyo. L’artiste occupe 6000 m2 du centre d’art avec une centaine d’oeuvres échelonnées sur les 12 dernières années. Sous le titre général ‘Days are Dogs’, ces peintures, sculptures, vidéos et installations se distribuent en sept environnements qui correspondent aux sept jours de la semaine envisagés en fonction de leur relation à la mythologie et à la vie quotidienne. Dans les interstices, on trouve des oeuvres de Jacob Bromberg, David Horvitz, Maria Loboda, Nancy Lupo, Samara Scott et Avery Singer, invités par l’artiste.

La semaine est une construction humaine, elle repose sur la division du temps en sept jours, ce qui correspond à peu près à un quartier de lune. Dans les civilisations antiques, chaque jour était associé à un astre visible à l’oeil nu. Camille Henrot fait débuter sa semaine le samedi, comme de nombreux pays musulmans et comme l’Eglise adventiste du septième jour qui fait l’objet de ‘Saturday’, son film le plus récent. Il alterne des plans de baptêmes d’adultes immergés dans des baignoires, de prédicateurs médiatiques, de surfeurs, etc. tandis qu’un bandeau d’informations défile dans le bas de l’image.

Le dimanche, jour associé au Soleil, s’étire ; on reste chez soi. Cette référence domestique prend la forme de l’installation ‘The Pale Fox’, un espace privé totalement revêtu de bleu – celui des blue keys – où s’accumulent des objets trouvés, des photographies privées, des dessins, des sculptures en bronze ou en céramique. L’ensemble forme un monde intime et génère un univers peuplé de rêves. C’est encore un jour que l’on peut consacrer à la lecture : l’artiste a réalisé des sculptures mêlant éléments métalliques et plantes séchées dans l’esprit des ikebanas qu’elle a baptisées du titre d’un livre – ‘Portrait de l’artiste en jeune homme’ (Joyce) ou ‘Travailler fatigue’ (Pavese). Au lundi, jour de la Lune, correspond un vaste atelier d’artiste peuplé de peintures et de sculptures aux accents modernistes. Les installations du mardi, jour de Mars, – des tapis de sport rouge et un film associant les soins prodigués aux chevaux de course et des combattants de jiu-jitsu au ralenti – et du mercredi, jour de Mercure, – des téléphones multiples, une accumulation de mails et des dessins à l’aquarelle – sont moins convaincantes. Elles sont trop littérales et liées de manière trop directe à la référence mythologique.

L’installation ‘Cities of Ys’, dans laquelle l’artiste associe le récit de l’engloutissement de la ville mythique avec les marais en voie de disparition des Houmas, une tribu indienne de Louisiane, figure le jeudi. Elle se poursuit avec bonheur dans un chemin de pièces de monnaie qui mène à des photographies de pieds dans la boue d’une des artistes invitées, la Polonaise Maria Loboda. Vendredi, jour de Vénus, conclut la semaine avec une installation associant le luxe marchand et les restes d’une nature soumise à la vie urbaine : le catalogue des bijoux de la princesse Salimah Aga Khan et des fleurs séchées, récoltées dans les halls d’immeubles de l’Upper East Side. Pour terminer cette dernière journée, un film que l’artiste a réalisé en 2005, ‘Deep inside’, fabriqué à partir d’un film porno lambda surexposé au soleil sur la pellicule duquel Henrot est intervenue au feutre noir apportant ainsi mystère et émotion à ces images stéréotypées.

Ces ‘cartes blanches’ organisées par le Palais de Tokyo sont un défi singulier et quelque peu ingrat : elles tiennent de la consécration d’un artiste en même temps qu’elles lui ‘offrent’ un espace (trop) vaste et souvent difficile. Si aucun d’entre eux n’a totalement convaincu dans cette épreuve, Camille Henrot semble être celle qui a le mieux tiré parti de l’exercice. Lorsqu’on envisage les oeuvres isolément, l’exposition est assez inégale. A côté du grand intérêt des films et de la plupart des peintures, les sculptures citent de façon un peu trop prononcée la sculpture moderne et les amas de papier imprimé sont trop présents et convenus. Le parti pris de transformer chaque jour de la semaine en un environnement aux références mythologiques devient parfois une illustration. Malgré ces réserves, on termine ce parcours dans la semaine de Camille Henrot (dont certains aspects ressemblent aux nôtres) dans état singulier fait de rêverie et de joie qui allie énergie et réflexion.

‘Marie Zolamian au Mu.ZEE d’Ostende : Une archéologie singulière’ paru dans L’art même @74

Au fil de ses pérégrinations, Marie Zolamian développe depuis 2005 une oeuvre riche et singulière faite de dessins et de peintures, mais aussi de vidéos et d’installations parfois sonores. Ce travail prend naissance dans la rencontre de lieux et de leurs habitants, se développe dans des recherches libres et minutieuses et se matérialise dans des pièces empreintes de générosité et de subtilité . Le Mu.ZEE d’Ostende l’a invitée dans le cadre de sa série d’expositions ENTER. Sous le titre Bienvenue, l’artiste nous offre une rencontre approfondie avec quelques-unes de ses oeuvres récentes.
A Abwein, en Palestine, six jeunes garçons font visiter les ruines d’un château ottoman du 18ème siècle. A Flémalle, près de Liège, un homme raconte comment des bustes anonymes ont disparu et, quelques mois plus tard, ont réapparu. A Istanbul, des grands-parents arméniens de Turquie parlent du quartier dans lequel ils habitent. A Anvers, des religieuses entrecroisent leurs souvenirs. Ces voix et ces récits sont associés à des vitrines qui renferment des dessins (Checksi, Palestine), des photographies (Les bustes anonymes, Flémalle ou Les grands-parents imaginaires, Istanbul) et des peintures (Before after, Anvers). En contrepoint, la vidéo Les cracs des chevaliers montre la performance initiée par Zolamian où l’on peut voir les gamins d’Abwein faire visiter leur château au public de la Biennale Qalandiya. Sur les murs quelques peintures récentes de la série Zone d’ombre sont accrochées. Cette série aux couleurs profondes et travaillées dénote un plaisir de peindre et trouve sa source dans un subtil mélange des cultures orientales et occidentales, dans le croisement du passé et du présent, de l’Histoire et des histoires.


Rencontres
Lorsque Marie Zolamian découvre un lieu et qu’elle rencontre ses habitants, elle expérimente ce qu’elle nomme “l’auto-déracinement dans un monde globalisé”, elle tente de s’approprier une culture, des traditions pour fabriquer sa propre archéologie. Les modalités qu’elle met en oeuvre passent par un travail de recherche aussi libre qu’approfondi qui met sur le même plan l’accumulation des expériences, des formes (images et sons) et des affects. L’entrelacement de son histoire personnelle et de celles qu’elle recueille forme à la fois la base et l’aboutissement de son travail. Il est fait de traces: des enregistrements sonores (concomitants à tous les formats de ses oeuvres), des vidéos (Les cracs des chevaliers) et des photographies récoltées (Les grands-parents imaginaires) ou élaborées (les bustes anonymes). Il est aussi fait d’un imaginaire singulier qui s’incarne dans les dessins et peintures. Il peut s’agir de croquis rapides, ce que l’artiste a sous les yeux ou ce qu’elle imagine. On en trouve un bel exemple dans la série Checksi, qui, en de petits formats à la gouache et au crayon, mêle le souvenir du réel (l’attitude d’un corps, un geste, la couleur d’un paysage) et sa dérive vers l’imaginaire (des formes mi-humaines, mi-animales, l’envahissement de la page par une série de signes répétitifs dans une confusion assumée de la forme et du fond). Dans un registre similaire, l’on peut aussi rappeler la série de dessins ramenés de New York en 2009. La peinture, davantage travaillée, arrive, quant à elle, souvent plus tard, prolongeant ou terminant une série. En isolant un élément – un visage, des personnages qui interagissent, un élément architectural,…- ses toiles synthétisent ce va-et-vient entre recherches et imaginaire et y ajoutent un travail profond et jouissif de la couleur. “Tout mon parcours s’inscrit vraiment en parallèle de ma vie: avec les rencontres, avec les choses que j’apprends, que je vois. Avec la peinture, c’est un peu différent. La peinture nécessite quelque chose de plus stable” déclare-t-elle ainsi.
En passant par la création de formes, l’artiste construit pas à pas cette forme singulière qui fait sa vie et sa présence au monde. Dans ce processus, non seulement les lieux s’entremêlent, mais le passé appelle le présent et l’aujourd’hui amène l’hier. Ainsi, l’intérêt que Marie Zolamian porte au Moyen Âge depuis quelques années trouve son origine dans une information radiophonique.(dans un propos politique) Alors qu’Israël déclenchait les “opérations sur Gaza”, son ministre de l’intérieur Eli Yishai déclarait : “The goal of the operation is to send Gaza back to the Middle Age.” Au-delà du choc que l’artiste, tout juste rentrée de Palestine, ressent en entendant ces propos violents, elle se pose la question de savoir ce que cela veut dire, ce qu’est véritablement le Moyen Âge. Elle entame alors une recherche sur les formes de l’époque médiévale qui la mène aux dessins de la série Checksi contenant (aussi) le chaos actuel. Les séries suivantes jusqu’aux peintures actuelles en sont le prolongement.
Travailler, comme le fait l’artiste, sur les questions d’identité, d’accueil, de mémoire, de déracinement, donne une place particulière aux “Autres”. En les rencontrant, en s’emparant de leurs histoires, elle transmet leurs identités, leurs imaginaires et leurs vies actuelles. Ces “Autres” témoignent de leur vie par des rites, des mythes, des superstitions, autant d’éléments qui les ancrent dans un lieu précis et leur conférent une place dans un monde qui devient de plus en plus fragile. La force de leur présence dans l’oeuvre de Zolamian se mèle à la sienne propre pour affirmer une existence actuelle qui rejoint la nôtre. Comme le disait Giorgio Agamben, les autres sont “un passé dans le futur ou un futur dans le passé (…) Et ce passé futur est le seul présent que nous pouvons atteindre, s’il est vrai – comme il est vrai – que toute histoire est toujours histoire contemporaine”.
Colette DUBOIS

‘Bienvenue’ de Marie Zolamian au Mu.ZEE, 11 Romestraat à 8400 Ostende
www.muzee.be

‘‘Intuition’ au Palazzo Fortuny : la saisie immédiate de l’art’ dans Hart #171

‘Intuition’ the second floor. Automatic writing with Günther Uecker Intuition © Jean-Pierre Gabriel

Pour leur sixième et dernière exposition au Palazzo Fortuny, Axel Vervoordt et Daniela Ferretti, ont choisi de se pencher sur l’intuition, une notion intrinsèquement liée à toute oeuvre d’art. Ils l’ont fait, comme à leur habitude, en étudiant et en documentant largement le concept, mais aussi en le mettant en oeuvre dans l’élaboration d’une exposition parmi les meilleures actuellement à Venise.

Quel que soit le point de vue mis en oeuvre – philosophie, psychanalyse, théologie ou neuro sciences -, le concept d’intuition convoque les notions d’immédiateté et de rapidité, la mémoire émotionnelle ou la ‘vision’ de la solution à un problème. L’intuition n’a rien à faire avec les capacités analytiques, elle pousse à agir sans comprendre pleinement le pourquoi. En s’appuyant sur l’inconscient, l’énergie et l’émotion, l’intuition est bien évidement au coeur de la pratique artistique. Elle est intimement liée à l’acte créateur, elle dépasse l’intention (elle en nait), elle se superpose à l’inspiration. Présente au coeur de chaque oeuvre de l’exposition, l’intuition domine aussi sa conception et son accrochage où le rapprochement des oeuvres les unes avec les autres démultiplie ce que chacune recèle. Un bel exemple se découvre dès l’entrée, dans la grande salle sombre du rez-de-chaussée: une série de menhirs néolithiques sont alignés dans une certaine pénombre sous le ‘regard’ de ‘Versus Medici’, une grande toile de Jean-Michel Basquiat qui concentre la lumière. Passé et présent sont reliés comme les pierres gravées d’éléments sexués figurant hommes et femmes reliaient le ciel et la terre.

Si, cette fois encore, l’exposition met en oeuvre des mises en scène spectaculaires et un accrochage façon ‘cabinets de curiosité’, cette sixième édition contient une dimension supplémentaire. Les rapprochements entre les oeuvres dépassent la proximité physique qu’elles entretiennent entre elles pour se poursuivre à distance. Dans une salle consacrée à des oeuvres noires, la grande toile de Thierry de Cordier intitulée ‘Nada’ se détache de ses voisines et fait écho aux oeuvres blanches disposées ailleurs, comme la pièce blanche d’Anish Kapoor ou les sculptures d’opaline et de cristal de Lucia Bru. De la même manière, la série de petits tableaux de ciels de Markus Schinwald renvoie à ‘La Vague’ de Courbet située dans un espace adjacent et le rideau de brume d’Ann Veronica Janssens appelle la tenture métallique d’El Anatsui. Certains artistes comme Berlinde De Bruyckère, Bruna Esposito ou Kurt Ralske ont créé des installations spécifiques qui entrent en dialogue avec le palais et les oeuvres historiques.

Automatismes

Les ‘automatismes’ chers aux surréalistes sont très présents. Qu’ils émanent de l’inconscient ou qu’ils relèvent de créations collectives, ces ‘dessins communiqués’, ‘écritures automatiques’ ou ‘cadavres exquis’ sont représentés par des oeuvres signées e.a. par André Breton, Paul Eluard, Victor Brauner. On y trouve aussi les expérimentations photographiques de Raoul Ubac et de Man Ray et des oeuvres contemporaines qui leur sont liées avec Robert Morris, Isa Genzken ou William Anastasi. Dans les deux derniers étages, le palais cesse d’être un écrin pour laisser les oeuvres se déployer en toute lumière. Tout le second étage est structuré par les toiles grand format de Gunther Uecker. Elles descendent du plafond couvertes de taches répétées d’encre noire, elles répondent les unes aux autres et entrent en dialogue avec les petits formats d’Elena Mazzi, de Mario Deluigi ou d’Henri Michaux. Au grenier, on découvre une formidable installation de Kimsooja. Des blocs d’argile sont disposés sur une longue table, à côté, une grande table ovale recueille les boules de glaise façonnées par les visiteurs où elles forment une galaxie terrestre.

Il faut encore mentionner les traces des performances qui ont accompagnés les jours d’ouverture – e.a. le ‘Straatman’ d’Angel Vergara -, la collection d’objets chamaniques exposée en relation avec des vidéos d’Ana Mendieta et de Cleo Fariselli, le Pavillon wabi conçu par Axel Vervoordt et Tatsuro Miki, etc. Avec plus de 170 artistes et de nombreux anonymes, l’exposition s’offre au visiteur sans lui imposer une lecture univoque. Certains y verront une déambulation dans des formes singulières, au coeur de la création et hors du temps, d’autres seront particulièrement sensibles aux dimensions spirituelles, mystiques ou magiques.

‘Intuition’ jusqu’au 26 novembre au Palazzo Fortuny, San Marco 3958-San Beneto, Venezia. Ouvert me-lu de 10-18h. www.intuition.art

‘Marthe Wéry : une vie en peinture’ dans Hart #168

©Leslie Artamonow

Le BPS22 est dépositaire du fonds le plus important d’oeuvres de Marthe Wéry (1930-2005). Constitué de ses plus beaux ensembles, il regroupe aussi de nombreuses recherches, des archives et des documents concernant le travail de cette artiste importante. Pour concevoir l’excellente exposition rétrospective actuelle, Pierre-Olivier Rollin a puisé dans cette collection en privilégiant des pièces ou des ensembles peu ou rarement montrés. Les quatre grandes voies qui structurent l’exposition sont celles qui ont accompagné toute la vie d’artiste de Marthe Wéry : l’articulation dynamique de la peinture et de son format, l’espace, la lumière et la matière comme forme vivante. Les oeuvres se déploient magistralement dans les espaces lumineux du BPS22 tandis qu’un ensemble de croquis des années 50 et des recherches autour d’installations dans l’espace public et de vitraux occupent des espaces plus intimes.

L’oeuvre de Marthe Wéry rencontre la peinture dans ce qu’elle a de plus fondamental : le dépôt du pigment sur la surface. Pour en arriver là, il y a toute une vie de travail faite de ruptures et d’approfondissements que l’on retrouve au fil de l’exposition : les premiers dessins, les compositions géométriques des années 60, le recouvrement de toiles par des lignes, le passage de la toile au papier, le retour de la couleur – d’abord des pigments liquides sur papier et ensuite sur panneaux -, l’utilisation de supports ready-made jusqu’aux derniers travaux où l’artiste observe (elle laisse les choses se faire) et dirige (elle bascule le panneau, efface, racle) la peinture qui s’écoule sur le support. Cette oeuvre faite de rigueur et de recherches incessantes se voulait toujours en mouvement et cherchait à échapper à toute forme définitive. C’est bien là que réside la plus grande jouissance : dans la fusion d’un certain ascétisme et d’un plaisir de faire. A ce propos, l’artiste écrivait : « Il ne s’agit pas de vouloir ‘exprimer’ quelque chose, mais bien de voir comment gérer les diverses nécessités que posent la peinture et le contexte où elle se déroule et de la faire d’une manière qui me convienne. Ce qui signifie une solution qui me paraisse juste et, en même temps (car les deux sont très liés), qui me fasse plaisir ».

Espaces – couleurs

L’accrochage s’organise autour de deux grands ensembles. Dans la salle Pierre Dupont, on trouve ‘Calais’ un ensemble de panneaux de MDF couverts de bleus, débuté en 1995 qui prend différentes formes à chaque nouvelle présentation en fonction du lieu dans lequel il est présenté. Il est emblématique de la relation passionnée que l’artiste entretenait avec l’architecture. L’ensemble ‘Tour & Taxis’ (2001), réalisé lors de l’exposition ‘Ici et Maintenant. Belgian System’, occupe le sol sous la verrière de la grande halle. Les surfaces rouges, grises et blanches, aux textures variées, des tôles pliées, sont sublimées en fonction des variations lumineuses. On retrouve la luminosité de ses couleurs dans les séries ‘Utrecht’, ‘Montréal’ ou ‘Venise’. Elle est liée à sa manière de peindre : les couches sont multiples et un rouge peut naître d’un vert ou d’un bleu. Parlant de sa peinture, elle disait « C’est quand même quelque chose qui s’étale. Et qui recouvre aussi. En laissant transparaître. C’est quelque chose qui vit, pour moi. Et qui prend en compte des surfaces, qui prend en compte aussi des mises en scène d’espaces ». Dans les périodes où la couleur est absente de son oeuvre, elle se maintient dans le gris – la somme de toutes les couleurs.

La troisième dimension n’est pas absente dans le travail de Marthe Wéry. Dans l’exposition on peut voir le geste le plus radical : un panneau gris neutre repose sur un des sept panneaux en bois brut posé à même le mur. On trouve encore des tableaux en relief dans lesquels des pans sortent régulièrement de la planéité et provoquent des variations lumineuses qui modifient la perception de la couleur.

Au début des années 70, Marthe Wéry découvre le minimalisme américain et les écrits de Strzeminski. Pour atteindre ce qu’elle nomme une ‘structure fondamentale’, elle va recouvrir intégralement ses tableaux de lignes parallèles, plus tard, elle remplacera la toile par le papier. Plusieurs séries de cette période se trouvent dans l’exposition ainsi qu’un travail où elle remplace les lignes par de l’écriture (en l’occurrence un texte de Gertrud Stein). Si formellement cette oeuvre appartient pleinement à la période ‘lignée’, elle témoigne aussi de l’engagement féministe de l’artiste et d’une attention au sens du texte.

L’exposition témoigne de l’importance de l’oeuvre de Marthe Wéry, de son actualité et de la grande fraîcheur qui en émane. Elle montre aussi l’importance qu’il y a aujourd’hui à approfondir les recherches autour des grands artistes belges de la seconde moitié du 20ème siècle pleinement inscrits dans l’art international, mais avec une dimension supplémentaire qui tient dans leur singularité et leur liberté.

‘Marthe Wéry. Oeuvres, recherches et documents dans les collections du BPS22’ jusqu’au 23/7 au BPS22, boulevard Solvay, 22 à Charleroi. Ouvert du ma-di de 11-19h. www.bps22.be