Bande-annonce

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Quelques mots, des extraits de textes, devraient guider mes recherches dans les jours, les semaines, les mois à venir.

Les premiers viennent du recueil de Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose :

“E io, feto adulto, mi aggiro

più moderno di ogni moderno

a cercare fratelli che non sono più”

ou

“- come in un film di Godard – riscoperta

del romanticismo in sede

di neocapitalistico cinismo, e crudeltà -“

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L’autre extrait débute le texte de Dirk Snauwaert dans le catalogue de l’exposition Atopolis ouverte à Mons la semaine dernière :

“Alors que nous avions appris à connaître la liberté procurée par la suppression des murs et des barrières imposés par les idéologies, alors que la libre circulation des idées et l’information avait permis d’instaurer la démocratie et la justice généralisée, et que les distances entre les lieux et les humains avaient été supprimées et étaient devenues virtuelles grâce au numérique, alors que cette nouvelle phase de la modernité baptisée « ère de la globalisation » était à peine réalisée, nous étions finalement entrés dans celle de la « post-histoire ». Nous nous sommes alors réveillés de ce simulacre, stimulés par de nouveaux chocs, en réalisant qu’entre-temps, la notion de futur nous avait été enlevée, et avec elle l’horizon d’une société juste, d’une existence épanouie, d’une vie meilleure – futur et horizon substitués par une vue de l’histoire contaminée par les habitudes et les traditions du compromis et versant inexorablement dans le fatalisme.”

Il s’agira de s’inscrire dans la pensée d’un futur possible, de repérer la manière dont les artistes inscrivent cette possibilité dans les formes poétiques qu’ils produisent ainsi que le montre remarquablement Atopolis. Je reviendrai plus longuement sur cette exposition dans les prochains jours…

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Quelques notes au sujet de ‘Plis du temps’ l’exposition de Lili Dujourie au SMAK et au MuZEE

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A travers la photographie, le plâtre, le collage, les étoffes, l’acier, le papier-mâché, la diapositive, la vidéo et le marbre, c’est à un double parcours à travers une œuvre exigeante, cohérente et sensible que le visiteur est convié. Une œuvre résolument contemporaine qui, même lorsqu’elle prend la forme d’images, relève toujours de la sculpture.

A la fin des années 60, dans la lignée du Minimal Art, Lili Dujourie pose de simples plaques d’acier dans le bas des murs en peignant souvent la portion recouverte d’une couleur franche. Ce pan de mur coloré et partiellement masqué convoque la peinture et souligne le volume que l’œuvre occupe dans l’espace. Sa taille humaine et sa position périphérique font l’éloge d’une certaine discrétion. Dans toutes les pièces de l’artiste on retrouve ce déploiement : une forme dans un matériau précis – l’œuvre – prend position dans son époque, elle convoque toujours la peinture, souvent les mots (ceux de la littérature ou de la poésie) et la musique (surtout baroque).

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La série de photographies, Sans titre (nu masculin), renverse les rôles de l’artiste et du modèle (faut-il rappeler que les musées sont remplis de femmes nues peintes par des hommes) : elle place un corps masculin et nu au centre de l’image. L’éclairage de ce corps allongé révèle ses qualités sculpturales, mais contrairement aux sujets allégoriques, l’image de cet homme couché à même le sol a quelque chose d’androgyne et la lumière qui joue sur sa peau révèle toute sa fragilité.

Les collages, des morceaux d’images déchirées dans des magazines disposées par petites touches sur une grande surface ou à même le mur, se nomment Romans ; ils sont les bribes de toutes nos histoires. Les vidéos, toujours filmées en un plan unique, s’attardent sur un paysage marin ou enregistrent les mouvements lents de l’artiste dans un lieu clos.

Tant au SMAK qu’au Mu.ZEE, on trouve les sculptures textiles que l’artiste a produites dans les années 80. Le mélange de velours et de moires dans des drapés baroques évoque la peinture flamande et allie force plastique et sensualité. On peut en apprécier toute la subtilité et l’évidence au MSK de Gent (en face du SMAK) où la première de ces pièces, Maagdendale, est accrochée entre une Vierge à l’enfant assise entre deux anges du Maître de Francfort (fin XV°) et Le Repos pendant la fuite en Égypte d’Adriaen Isenbrant, un tableau du début du XVI° siècle. Dans la salle voisine, on peut observer la restauration de l’Agneau mystique que la petite Lili Dujourie allait souvent contempler dans la cathédrale Saint-Bavon.

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Parmi les œuvres les plus récentes de l’artiste, des sculptures en papier-mâché et posées à même le sol, la série Maelstrom – une question de tourbillon, d’agitation intense -, exprime une critique inquiète face aux flux d’information qui nous submergent. Dans les creux, pris dans la masse grise, on retrouve des morceaux colorés provenant de magazines déchirés comme ceux des collages Roman. Les bribes de nos histoires se noient dans le tourbillon de l’Histoire. Dans le même esprit, la série Meander est réalisée à partir de fragments du Financial Times.

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Il faudrait encore évoquer les drapés de plâtre, les sculptures de marbre, les miroirs, les pièces en argile,etc. Il faut surtout aller voir cette double exposition !

Plis du temps de Lili Dujourie jusqu’au 4 octobre au SMAK à Gent (www.smak.be) et au Mu.ZEE à Oostende (www.muzee.be)

 

 

 

Impressions de Venise 2015 (4)

Je me trouvais au pavillon arménien lorsque Adelina Cüberyan v. Fürstenberg est rentrée en tenant le Lion d’or dans ses bras.


Il est clair que les circonstances historico-politiques ont primé pour l’attribution de cette récompense. Certes, l’Isola de San Lazzaro degli Armeni est un lieu magnifique et un havre de paix au milieu de l’excitation vénitienne. Certes encore, l’exposition ‘Armenity’ est de grande qualité. Bien qu’assez inégale, elle recèle quelques oeuvres intéressantes : celles de Mekhitar Garabedian 
Ou celle de Nina Katchadourian.

Ma biennale touche à sa fin. Beaucoup d’autres choses ont retenu mon attention, il ne s’agissait, avec ces ‘Impressions’, que de garder quelques traces personnelles d’une visite, avant toute analyse ou réflexion. De fixer subjectivement les étapes de mes déambulations.

Impressions de Venise 2015 (3)

Ce vendredi, petit-déjeuner avec le Wiels et retour à l’Arsenal, pour revoir, réfléchir et confirmer les premières impressions. Pour aller jusqu’au bout du ‘Jardin de la Vierge’ et découvrir l’installation de  Sarah Sze.

Jean-Marie Straub


Harun Farocki

Chris Marker sous le ciel d’images de Kutlug Ataman

Le soir, face à la Giudecca, au coucher du soleil, a lieu une performance de Saadane Afif : un acteur, grimpé sur un cageot, déclame des poèmes face au canal. Moment magique !

Et puis, il y a Venise,

 Où l’on voudrait rester plus longtemps pour tout voir, tout cuisiner, tout déguster 

  

  

 

Impressions de Venise 2015 (2)

La journée a commencé et s’est terminée par des choix de collectionneurs. Le matin, Walter Vanhaerents présentait quelques oeuvres de sa collection sous le titre´Heart break Hotel’ à la Giudecca


Et le soir, c’est Axel Vervoordt qui présentait ‘Proportio’ au Palazzo Fortuny. On y trouve, parmi d’excellentes pièces, une formidable peinture d’Agnes Martin à laquelle répond la sculpture de Lucia Bru. On regrettera cependant que l’éclairage parcimonieux ne soit pas aux service de la bonne visibilité des oeuvres.

Je me suis ensuite rendue au pavillon central. Le même esprit et la même qualité qu’à l’Arsenal y règne. Parmi les oeuvres, je mentionnerai particulièrement la salle associant les photographies de Walker Evans et une série de maquettes de projets d’expositions de Isa Genzken


La triple projection d’Alexander Kluge autour du projet de réalisation du Capital de Marx par Eisenstein

 

 

La salle de Jérémy Deller

Et bien sûr l’Arena qui offre à chaque passage de nouvelles surprises ( bien plus que la lecture du Capital).


Après deux jours de visites incessantes, j’affirme que cette biennale est excellente !  Et pas forcément du côté des pavillons où le meilleur côtoie le pire ou qui provoquent l’indifférence, mais du côté de l’exposition conçue par Okwui Enwezor, ‘All the World’s Future’. Le propos est radicalement politique et engagé : une parole d’aujourd’hui qui s’appuie sur le présent et le passé pour tenter de construire un futur inédit. C’est aussi le propos du pavillon belge de Vincent Meessens et Katerina Gregos, ´Personne et les autres ´. Dans les deux cas, le caractère inévitablement discursif du propos s’incarne dans des formes plastiques fortes et poétiques.
 

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Mercredi 6 mai :

Première journée professionnelle. L’Arsenal et les Giardini sont ouverts aux “professionnels de l’art”, et ils sont nombreux… Je profite de la première heure pour visiter les pavillons devant lesquels, habituellement, de longues queues empêchent toute visite : l’Allemagne, Le Royaume-Uni et la France. Aucun de ces trois pavillons ne me retient particulièrement. Il y a quelque chose d’artificiel dans le “display” du pavillon allemand, j’ai trop de mal avec le kitch pour apprécier le travail de Sarah Lucas dans le pavillon de Grande-Bretagne et l’intervention pseudo écologique de Céleste Boursier-Mougenot me laisse de glace.

Installation vidéo de Hito Steyerl au Pavillon allemand.


Une sculpture mobile de Céleste Boursier-Mougenot au Pavillon français


Une sculpture de Sarah Lucas au Pavillon de Grande-Bretagne

 

Je me rends ensuite à la conférence du Pavillon belge occupé cette année par le projet de Vincent Meessen “Personne et les autres”. L’artiste a invité dix artistes originaires des quatre continents, autant de voix et de positions qui s’associent dans une polyphonie autour des échanges entre l’Europe et l’Afrique pendant la période de la modernité coloniale et ses prolongements. Au centre de l’exposition, le nouveau film de Vincent Meessen retrace et réinterprète le texte de l’ancien étudiant situationniste congolais M’Bello Ya M’Piku écrit en 1968 sous la forme d’une rumba enregistrée à Kinshasa dans le club du légendaire musicien Franco Luambo. Le pavillon dans son ensemble prononce une parole d’aujourd’hui en s’appuyant sur le passé et en dégageant des perspectives pour le futur. Remarquable.

Le drapeau qui flotte au dessus du pavillon est signé Adam Pendleton

Quelques images du Pavillon :”Un Deux Trois” de Vincent Meessen

“Essay on Urban Planning” de Sammy Baloji

et “M’Fumu” d’Elisabetta Benassi


L’après-midi a été consacrée à la visite de l’exposition principale, “All the World’s Future” à l’Arsenal. Son ouverture évoque celle d’un opéra : les néons de Bruce Nauman sont associés aux machettes d’Adel Abdessemed. Autour des installations d’instruments de musique de Terry Adkins, un choeur imaginé par Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla déambule sans se soucier de la foule.

  Plus loin, l’installation de Katharina Grosse clôture cette “ouverture”.

L’ensemble de l’exposition est très fort, il forme une formidable constellation à entrées et lectures multiples. Parmi les oeuvres qui ont plus particulièrement retenu mon attention, il y a l’herbier singulier de Taryn Simon

 Le film de Steve McQuenn

Et “The Other Memorial” de Sammy Baloji.

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Arrivée ce midi à Venise pour l’ouverture de la 56ième biennale.

Les gigantesques yachts sont installés à la hauteur de la Punta Dogana et le long du quai entre l’Arsenale et les Giardini. Comme d’habitude. L’appartement que j’occuperai jusqu’à dimanche est plein d’un charme désuet. Par la fenêtre, on aperçoit la lagune derrière la frondaison des marronniers. Cette première après-midi a été toute occupée à renouer avec les charmes de la ville : la lumière, ses reflets changeants dans l’eau, le ronronnement des moteurs des bateaux, un spritz sur une terrasse ombrée …


Ce soir, YARAT inaugurait ´The Union of Fire and Water’ au Palazzo Barbaro. L’exposition se présente comme une superposition historique et culturelle de Bakou et de Venise au travers des yeux de deux artistes, Almagul Menlibayeva et Rashad Alakbarov. Le Palazzo est partie prenante du parcours puisqu’il fut la résidence de Giosafat Barbaro, un ambassadeur vénitien qui a voyagé en Azerbaïdjan à la fin du quinzième siècle. On en retiendra principalement les installations de Rashad Alakbarov, surtout son labyrinthe d’escaliers (Omnes Viae Ducunt Venetias) et le palais lui-même…

Parcours parisien

Petit parcours parisien entre inquiétantes étrangetés et valeur(s) de l’art

Romantisme noir

Le Musée d’Orsay accueille actuellement ‘L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst’ une exposition consacrée la présence de l’irrationnel sombre et inquiétant dans l’art d’un Occident apparemment dominé par la raison. Le parcours est thématique et scénographié, mais contrairement à ce qui se passe trop souvent dans ce type d’expositions – la transformation des oeuvres en illustrations d’une théorie qui n’est parfois qu’une intuition déguisée en pensée -, ici l’accrochage est heureusement aéré. Il laisse place à de beaux ensembles comme ceux consacrés à Goya, Füssli et Friedrich et permet d’appréhender pleinement chaque oeuvre, éclairée par le propos curatorial.

Le titre de l’exposition, ‘L’ange du bizarre’ est emprunté à une nouvelle d’Edgar Allan Poe dans laquelle le narrateur, après sa rencontre avec un ange bouffon et susceptible, vit une série de catastrophes en chaîne qui s’avèrent n’être qu’un cauchemar alcoolisé. Cette entrée matière rejoint la séquence du ‘Nosferatu’ de Murnau projetée dans l’entrée : pour visiter cette exposition, il faut s’ouvrir au langage du rêve, fût-il cauchemar, il faut dépasser le pont pour laisser les fantômes venir à notre rencontre, outrepasser le monde logique pour entrer dans un monde d’ombre gouverné par l’irrationnel. Les oeuvres accumulent naufrages, paysages effrayants, ruines hantées, elles se couvrent de scènes d’occultisme, de sorcières, de squelettes et de démons. L’érotisme y est bien présent, mêlant explicitement Eros et Thanatos. C’est sans surprise, mais avec plaisir qu’on y retrouve les toiles de Füssli, de Friedrich, de Gustave Moreau ou de Félicien Rops. On y découvre de magnifiques dessins de Victor Hugo, une très belle peinture de Spilliaert et l’on s’étonne de la face sombre de Bonnard ou de la présence d’un tableau de Paul Klee. La photographie s’avère érotique avec les poupées de Hans Bellmer et les cyanotypes d’un amateur, Charles-François Jeandel, des images de femmes nues ligotées qui, au delà de leur sujet sadomasochiste, révèlent un sens rigoureux de la composition. Des extraits de films tournent en boucle parmi lesquels ‘La chute de la maison Usher’ d’Epstein, ‘Frankenstein’ de Whale, ‘Le Chien andalou’ de Bunuel et Dali ou le fascinant ‘Rebecca’ d’Hitchcock. La section consacrée au surréalisme, si elle comporte un beau choix d’oeuvres, est cependant moins fascinante ; sans doute les peurs et les inquiétudes y sont-elles plus théorisées qu’exprimées.

L’art et l’argent

A l’invitation de la galerie Sophie Scheidecker, Gregory Lang a conçu sous le titre ‘Monkey business, The paradox of value’, une exposition qui interroge la relation entre valeur et oeuvre d’art. L’accrochage s’apparente à celui que l’on trouve dans les cabinets de curiosités qui exhibaient une connaissance universelle ; ici, signe des temps, l’univers devient celui de l’argent. Au travers d’oeuvres d’artistes actuels, l’exposition aborde la valeur monétaire, la notion d’économie et la fonction de l’artiste dans le marché de l’art. Qu’il s’agisse de la fabrication de monnaie (de singe) avec les billets de la ‘Pupet’s Monkey Bank’ de Mary Pupet ou des jetons pour caddie de supermarché imprimés d’une sentence philosophique (‘Un euro’ de Michel Couturier), l’argent créé par les artistes est destiné à circuler de main en main. Mais la figure du roi Baudouin sur un billet de vingt francs belges peut aussi se mettre à parler (Tony Oursler) ou la manipulation d’un dollar apporter le sourire à la figure de Georges Washington. On relèvera encore les oeuvres de John Murphy, Dan Graham, Kendell Geers, Claire Fontaine, Zachary Formwalt ou Michel François parmi les quarante artistes qui interviennent dans cette exposition avec souvent une belle dose d’ironie. Au passage, il ne faut pas manquer, ‘Too rich to care and too pretty for jail’, un doigt dressé juste à côté de la porte par Antoine Bouillot.

La galerie Michel Rein présente ‘Défense de chanter’ une exposition de Jordi Colomer avec deux vidéos, ‘Prohibido Cantar’ (2012), et ‘Poblé Nou’ (2013). Dans les deux oeuvres, l’artiste, à travers les actions simples de quelques personnes, s’attache à mettre en place des conditions de réappropriation de l’espace public. Il s’agit de créer des formes d’hétérotopies, d’inscrire les corps des gens dans un espace qui leur échappe de plus en plus. Cela peut prendre la forme d’un tripot au bord de la route ou d’une procession dans une zone urbaine. Dans un autre registre, il ne faut pas manquer, à l’étage de la galerie, ‘The Saché Series’, des travaux sur papier de Jimmie Durham.

Colette DUBOIS

‘L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst’ jusqu’au 9 juin au Musée d’Orsay 1, rue de la Légion d’Honneur
à 75007 Paris. Ouvert du ma-di de 9h30-18h. Nocturne jusqu’à 21h45 le jeudi. http://www.musee-orsay.fr

‘Défense de chanter’ de Jordi Colomer jusqu’au 1 juin à la Galerie Michel Rein 42 rue de Turenne à 75003 Paris. Ouvert de ma-sa de 11-19h. www.michelrein.com

‘Monkey Business. The paradox of value’ jusqu’au 25 juin à la Galerie Sophie Scheidecker, 14bis, rue des Minimes à 75003 Paris. Ouvert de ma-sa de 11-19h.www.galerie-sophiescheidecker.com

Paru dans <H>art #111

David Evrard

The Spirit of Ecstasy, un roman de David Evrard

« Je préfère être au cœur de la spirale plutôt que de regarder comment les choses tournent »

En 2008, onze jeunes artistes, Anne Bossuroy, Jean-Daniel Bourgeois, Isabelle Copet, Jonathan De Winter, Jenny Donnay, Lucie Ducenne, François Franceschini, Jonas Locht, Xavier Mary, Gérard Meurant, Nicolas Verplaetse, ont fait une exposition à Carjac dans le Sud de la France à l’invitation de Joëlle Tuerlincks. Ils ont demandé à David Evrard de les accompagner pour la publication qui y faisait suite. Ils devenaient ainsi les commanditaires du roman dont (sous un pseudonyme) ils deviennent aussi les héros. L’ensemble est dense, touffu, baroque, il y est question d’une exposition à monter, de l’invention de la clé Yale, de Rauschenberg et d’un tas d’autres choses encore. ‘The Spirit of Ecstasy’ apparaît comme un nouveau type d’écrit sur l’art.

Colette DUBOIS

Peux-tu présenter ce roman ?

David Evrard : Le livre a une construction classique, quelque chose d’un peu shakespearien dans lequel j’ai voulu garder tous les éléments qui m’avaient servi lors de la construction. C’est un ensemble dramatique en différentes couches où les différents éléments se superposent sur le mode de l’empilement, comme dans une sculpture. Toute l’histoire forme une grosse sculpture qui est le château et l’exposition qui a lieu dedans. Mais le château lui-même est composé de trois paysages en même temps : il est aussi un désert et un sous-bois qui apparaissent comme des couches superposées. On passe de l’une à l’autre, parfois les trois coexistent et les choses se confondent. C’est la raison pour laquelle j’ai conservé les notes sur des éléments divers qui couvrent une centaine d’années qui partent du brevetage de la clef Yale jusqu’au Titanic de James Cameron. Elles forment une histoire des choses qui s’empilent chronologiquement. C’est le socle de la sculpture. On y trouve une série d’éléments qui sont redistribués dans la fiction, de manière secondaire ou métaphorique. J’ai voulu une écriture assez musicale, rythmique, un roman choral ou symphonique. Le passage sur l’invention de la clef Yale en est l’ouverture, comme dans un opéra ou une symphonie.

As-tu accompagné l’exposition ?

Evrard : Pas à Cajarc, je n’en ai vu que des images, mais on était ensemble en Suède et à Hambourg.

Beaucoup d’événements arrivent à ces héros. Est-ce que ta narration repose sur des éléments réels ou bien est-elle totalement imaginaire ?

Evrard : La construction est purement imaginaire, mais des éléments réels s’y insinuent, d’autres sont transformés en fiction et il y a aussi des indices saupoudrés dans le roman. Par exemple, lors du voyage en Suède, un personnage dit « si vous tapez six serpents et un triangle, mais en anglais dans You Tube, vous tomberez dessus » (vérifiez la citation) et effectivement, si on tape « six snakes and a triangle », on tombe sur le générique que nous avons fait pour l’exposition en Suède.

Est-ce que les dix artistes ont participé à l’écriture ?

Evrard : Tous les dialogues sont basés sur des interviews que je j’ai faites avec chacun d’entre eux. Je les ai parfois modifiées, transformées en pure fiction.

Il y a quelque chose dans ce roman qui m’évoque un monde qui viendrait après une catastrophe…

Evrard : Au début du travail, j’ai relu quelques textes d’artistes comme ceux de Liam Gillick, de Richard Prince, d’Andy Warhol, etc. J’étais mal à l’aise avec ce type d’écrits. Dans ce sens, oui, c’est une construction d’après la catastrophe. J’ai été influencé par Cormac Mc Carthy que j’ai lu en entier. Ce sont des romans baroques, extrêmement violents et très arides, lents, bourrés de descriptions.  J’ai aussi beaucoup aimé ce qu’on a appelé le ‘roman paysan’ du Sud des États-Unis – Harry Crews, Faulkner, etc. Cette écriture est très poétique, très fantasmée, très premier degré – le premier degré d’un fantasme à l’opposé d’un Truman Capote qui décrit poétiquement des réalités. Chez ces auteurs, on part de la réalité et on trouve tout le fantasme. Pour moi, il y a une espèce de nœud entre Faulkner et Harry Crews. Faulkner utilise le langage des Noirs dans ses textes presque comme des citations – les dialogues, les conversations – il en a fait une de ses marques de fabrique. Harry Crews essaie de trouver un type d’écriture, un type de structure romanesque qui correspond à ce qu’il vit. Et qui ne consiste pas à emprunter des choses et à les coller dans le roman. C’est cet aspect-là que j’ai essayé de mettre en œuvre : une écriture au premier degré de ce que je pouvais vivre et de ce que je pouvais imaginer.

Tout cela reste dans la subjectivité. Est-ce ta vie imaginée ?

Evrard : Oui, c’est ce que je vis, pas dans sa réalité, mais dans une forme d’anticipation de production artistique. C’est un roman qui anticipe sa propre génération. C’est presque un point de vue marxiste où l’idée de la structure du roman suppose la manière dont je l’ai fabriqué. Cette réalisation est nourrie de fantasmes sur la manière dont on peut aujourd’hui imaginer, décrire, commenter, fabriquer de l’art avec un ensemble de fictions, plutôt qu’avec un ensemble critique. Derrière les ensembles critiques, il y a toujours des idéologies. J’ai essayé d’échapper aux idées – dans le sens des idéaux – et ne plus aller dans le sens de la « grande littérature critique » à la Benjamin Buchloch ou à la Rosalind Krauss. On savait qu’il avait un fond marxiste parallèle au statut académique dans ces textes-là. On sait aujourd’hui que ces grandes avant-gardes-là sont maintenant inscrites dans l’histoire, dans nos académies, etc.

Comme toutes les avant-gardes qu’il y a eu…

Evrard : Ce sont mes intérêts pour le féminisme qui m’ont amené à essayer d’échapper aux idéaux qui pourraient être exclusifs.  Dans ce roman, j’ai essayé d’être vraiment inclusif. Ce n’est pas du tout de l’avant-garde au sens historique du terme. Ma génération, et celle qui est dans le roman, qu’évidemment je fréquente énormément, ne se retrouve, stricto sensu, dans aucune forme d’idéologie. Certains ont de vagues idées socialistes, d’autres de vagues idées capitalistes ou conservatrices, mais ça ne va pas plus loin. Et l’actualité nous montre qu’on réagit plus à des injustices qu’à des volontés d’utopies : les révolutions arabes, les manifestations des Femen. Beaucoup d’humanisme se dégage de ça. Plutôt que des volontés de changer le monde, il s’agit de micro résistances…

Des gens comme Isabelle Stengers disent aussi qu’aujourd’hui on ne peut avancer qu’avec des micro poches de résistance. Ce qui me pose problème, c’est qu’il s’agit toujours de s’indigner par rapport à des injustices et qu’il n’y a aucun projet derrière (même si je ne vois pas non plus quel projet on pourrait mettre là derrière).

Evrard : Oui, on est là-dedans. Je me suis aussi intéressé à ‘Occupied Wall Street’. Jonas Mekas accompagnait ce mouvement en essayant de trouver des formes d’écriture, d’images, de slogans, etc. qui pourraient accompagner une révolution qui ne porte pas de nom ou qui ne porte pas son nom. Le point positif de tout ça, c’est qu’on pourrait peut-être toucher des ensembles qui ne seraient pas exclusifs. Il ne s’agit pas d’être ‘contre’ quelque chose, mais de regarder autour de soi. On regarde les éléments qu’on a sur la carte, comment ils sont disposés et finalement, il y a une forme de pragmatique qui peut – c’est ce que j’espère avoir mis dans mon bouquin – devenir une intrigue.

Mais ça reste dans le domaine d’une production culturelle, ça ne change pas le monde.

Evrard : Si je repeins le mur qui est ici en rose, le monde a une tête différente. Effectivement, à une grande échelle, si tu rases un tiers de la forêt amazonienne, ça concerne tout le monde directement. Lorsque je déplace ma tasse sur la table, le monde vient de changer, la cartographie du monde vient de changer même si l’incidence est extrêmement fine et légère.

Aujourd’hui, changer le monde, cela se passe à l’intérieur du monde dans lequel nous vivons. Nous sommes dans le monde de l’art, c’est là-dedans qu’on peut de temps en temps porter des gestes qui sont conséquents. On ne va pas casser tout, mais on écrit, on dit, on place une image, un objet qui fait que des gens le remarquent, ça fait évoluer un peu, ça porte à discussion, à débat, etc.

Par rapport aux générations des années 60-70, nous avons une grande sensation d’impuissance. On n’a pas d’ennemi, on n’a pas de cible directe et immédiate. Je ne sais pas quel type est à abattre.

Dans le livre, on a aussi le sentiment d’avoir à faire à une tribu, n’est-ce pas une forme de nostalgie de l’époque hippie ?

Evrard : Quand j’étais gamin, j’ai vécu dans une communauté hippie pendant deux ans. J’aime beaucoup les collectivités organisées sur des utopies vagues. J’aime bien les mouvements qui sont conscients d’en être et qui sont générateurs d’intrigues. Dans les années 80, avec mes copains on s’intéressait beaucoup à la Beat Generation, on lisait Kerouac, Burroughs, Ginsberg, etc. Ca a été très formateur. En même temps, je m’intéressais aux Black Panthers, à des mouvements communistes radicaux. Il y a peut-être une nostalgie de tout cela, mais c’est une nostalgie positive qui concerne les éléments historiques, vécus ou pas, qui peuvent être transposés dans un imaginaire.

Ce bouquin, c’est aussi essayer de se dire comment est-ce que moi je peux raconter et fabriquer l’histoire (avec un petit h) ? Quelle est la portée des choses que je vis dans les cafés, les vernissages, les repas qui n’en finissent pas avec les copains artistes ? Quelle forme est-ce que ça pourrait prendre ?

Est-ce là que réside le rapport à ton propre travail d’artiste ?

Evrard : Dans mon travail artistique, il y a un élément assez récurrent : une ‘pratique de la pratique’. Il y a des choses que fais naturellement depuis que je suis gamin : fabriquer des espèces d’archives totalement subjectives, empiler, compiler. Pour échapper à l’aspect morbide que ça génère, j’ai commencé un certain nombre de travaux. Sur un plan conceptuel, je me suis intéressé à la notion d’archive, de rangement d’ordre. Et puis, dans ces questions sur l’ordre, il y a évidement celles du désordre, du trouble, de la confusion. Il y a aussi la question de l’interprétation de ces objets, c’est pour cela que j’étais fan de Richard Prince. Les questions de réappropriation m’ont assez intrigué, le collage, ces choses-là… Je fabrique une image et j’essaie que cette image soit celle d’une génération, autant au sens pop qu’au sens marxiste. Une génération, c’est-à-dire un rapport au monde, un regard sur mon environnement, mon contexte, ce que je peux vivre, lire, voir, entendre et, en même temps, une attraction pour ce que je suis en train de faire. Là-dedans, j’espère vraiment être au premier degré, ce qui n’est pas une chose facile en fait. J’aimerais essayer de trouver le nœud où les choses que je fais seraient presque nécessaires, c’est-à-dire où je n’ai pas le choix, tout en sachant que cette absence de choix est aussi une motivation. Donc une espèce de spirale infernale. Mais je préfère être au cœur de la spirale plutôt que de regarder comment les choses tournent.

Propos recueillis par Colette Dubois.

Une version courte de cet entretien est parue dans le <H>art # 110.