L’auteur comme producteur paru dans l’art même n° 78

L’auteur comme producteur’[1]

Au printemps 1983, un groupe d’artistes a investi les locaux administratifs d’un ancien charbonnage au nord de Liège, sis au numéro 251 de la rue Vivegnis. Un lieu était né, et son nom trouvé : « ESPACE 251 NORD ». Deux ans plus tard, l’association éponyme fondée entretemps occupe les sous sols de place Saint-Lambert avec une exposition intitulée Place Saint-Lambert Investigations. Le lieu n’est pas anodin : il est situé dans le coeur historique de la Cité ardente, théâtre depuis près de 15 ans de travaux dont les Liégeois ne voient plus la fin. Le retentissement est tel qu’il dépasse immédiatement les frontières.

D’emblée, l’aventure est collective, mais d’emblée aussi émerge et s’impose un nom : celui de Laurent Jacob. Présent dès l’origine du projet, il signera tous les événements d’importance organisés par 251 Nord, qu’il dirige d’ailleurs encore aujourd’hui. Les expositions vont en effet se succéder régulièrement dans le lieu originel et ce, jusqu’en 2010, année où il se voit augmenté de ‘La Comète’, ancienne salle des fêtes et de cinéma qui devient pour l’occasion résidence d’artistes, structure d’accompagnement de production et espace de présentation du travail réalisé.

Dès l’origine, les activités de l’association se déploient suivant trois grands axes. En premier lieu la promotion des artistes (e.a. Jacques Lizène, Michel François, Ann Veronica Janssens, Eric Duyckaerts). En second lieu la conception d’expositions d’envergure, qu’elles soient locales, nationales ou internationales : la Biennale de Venise sera un terrain particulièrement fertile pour celles-ci. A deux reprises (Portraits de Scène à l’Ile-aux-Phoques en 1986et Belgicisme – Objet darden 1988), 251 Nord y occupe les espaces de la Casa Frollo, pension nichée dans un palais de la Giudecca, face à la place Saint-Marc. En 1999, Laurent Jacob est le commissaire du pavillon belge et d’un off intitulé En attendant l’année dernièrequi s’étendait à travers toute la ville. Dès la biennale suivante, 251 Nord met sur pied une nouvelle exposition, La Trahison des Images. L’association sera désormais présente lors de toutes les éditions sans discontinuer et ce, jusqu’en 2009.

Parmi les expositions phares de 251 Nord, l’on mentionnera, à Rome, en 1987, Arte in Situazione – Belgica – Situazione dell’Arte, ayant investi jusqu’à 21 lieux – des académies nationales, des galeries d’art et des espaces privés. A Bruxelles, l’on se souvient encore des trois expositions s’étant déployées dans les anciens Etablissements Old England entre 1993 et 1995 – Le Jardin de la Vierge, Oliviero Toscani-Débat de Rue, Les Fragments du désir –ainsi que d’Ici et maintenantà Tour & Taxis à Bruxelles en 2001. A Liège, il faut noter l’occupation artistique à grande échelle d’espaces dans le centre ville avec Images publiques(2006). Enfin, l’on signalera les nombreuses collaborations menées par la structure dans le cadre de l’Euregio Meuse-Rhin, principalement à Maastricht.

La dimension du travail de 251 Nord qui nous occupe ici est la conservation d’un fonds d’archives sous le principe d’Archives Actives. Ce printemps, ces Archives Actives font l’objet d’une publication de plus de 600 pages, bilingue français-anglais, co-éditée avec MER.B&L sous l’intitulé Espace 251 Nord – 35 ans : Images d’expositions.Les 180 événements (expositions et collaborations) qui font l’histoire des 35 premières années de 251 Nord sont tous référencés et accompagnés d’images des vernissages, d’affiches et/ou d’invitations et d’un colophon. Pour une trentaine d’entre eux, les auteurs ont joint des textes aux statuts variables : critiques parues dans la presse, interviews, textes repris de catalogues ou de documents qui accompagnaient les expositions. Certains d’entre eux prennent parfois des allures de manifestes[2]qui gardent toute leur pertinence aujourd’hui. On les retrouve dans la partie la plus importante de l’ouvrage : l’album photographique. Les images y sont regroupées par exposition suivant un double principe. Il permet d’abord d’en (re)faire la visite virtuelle alors que, dans un second temps, la disposition même des images fait naître de nouvelles relations entre formes, contenus et thématiques, chacune créant une lecture inédite de l’exposition.

Archives actives

Archiver – c’est-à-dire cataloguer, indexer, inventorier, répertorier, enregistrer – a toujours accompagné l’activité de 251 Nord. Depuis Place Saint-Lambert Investigations, l’association a mis en place la conservation de tous les documents concernant ses activités. Laurent Jacob explique : « Parce que les choses étaient faites sur place et qu’il fallait penser la production, nous avons récolté un certain nombre de projets d’artistes – une série de documents : des correspondances, des documents techniques et aussi des portraits. Il y avait la sensation de vivre quelque chose de particulier et c’était peut-être pensé comme une espèce d’album de famille avant de devenir quelque chose de professionnel. Avec le temps, on s’est rendu compte de l’importance de certains de ces documents (…). C’était aussi une façon de compenser une impécuniosité ». On le voit, la constitution de cette archive exceptionnelle est indissociable du travail d’exposition. Certes, la part mémorielle de ce travail est un élément important, mais il s’agit avant tout d’établir une forme de résistance – agir et produire malgré l’insuffisance des moyens – et ainsi de se positionner comme un (r)éveilleur. Ainsi, un certain nombre de positions qui paraissent neuves aujourd’hui, comme les collaborations inter communautaires et internationales, ont été mises en oeuvre dès les premières manifestations de 251 Nord[3].

Un des rôles de l’archive consiste à « résister collectivement à un contexte défavorable à la création »[4]. La situation liégeoise de la fin des années 70 au début des années 90 était paradoxale : il existait, dans tous les domaines de la création et dans les domaines intellectuels, un vivier extrêmement dynamique et novateur de talents qui se heurtait à un immobilisme des institutions. Tous avaient le sentiment de vivre au milieu d’un effondrement (c’était objectivement le cas dans le domaine artistique et économique). Beaucoup pensaient que pour sortir de cet immobilisme, il fallait quitter Liège et s’installer dans un lieu où la situation apparaissait moins désolante. Certains l’ont fait avec plus ou moins de bonheur. Cependant, comme le souligne Laurent Jacob, « dans cet effondrement, il y avait la possibilité de faire des choses. Il n’y avait plus de verticale, de domination, d’imposition, d’autoritarisme. C’était des obliques, des diagonales ». Parmi les structures qui se sont crées alors à Liège (l’émission Vidéographie avec laquelle 251 Nord a collaboré, la galerie l’A, le Cirque Divers), seul l’Espace 251 Nord demeure vivace aujourd’hui.

Archives créatives

Beaucoup d’expositions produites par 251 Nord se sont déroulées dans des lieux qui n’ont rien d’anodin. Le bâtiment de la rue Vivegnis était laissé à l’abandon dans un quartier qui l’était tout autant. Les sous-sols de la place Saint-Lambert étaient promis à devenir un parking aux dépens des découvertes archéologiques de l’ancienne cathédrale et d’une villa romaine. Les Etablissements Old England, voués à devenir le musée des instruments de musique, étaient en lent chantier juste en face du Musée d’Art moderne de Bruxelles. A ce propos, on peut lire entre les lignes du texte de présentation une réflexion (qui garde toute son actualité) sur ce que devrait être un futur musée d’art moderne et contemporain à Bruxelles[5]. Le site de Tour & Taxi faisait alors l’objet de projets successifs et contradictoires. Rénové depuis, il fait face aux anciens bâtiments Citroën, futur musée d’art contemporain géré par le Centre Pompidou : French system versus Belgian system ? Tous ces lieux connaissent aujourd’hui une nouvelle affectation, parfois bien éloignée de ce que les visiteurs des expositions avaient fantasmé. Ces bâtiments et l’impact que leur occupation par 251 Nord a pu avoir sur le milieu urbain occupent bien évidement une place de choix dans les archives.

La publication de ces archives permet aussi de dévoiler quelques inédits, tels une interview d’Achille Bonito Oliva et un texte de Raoul Vaneigem. Daniel Buren a, quant à lui, donné son accord pour la publication de deux photographies de sa cabane éclatée dans l’exposition Les Fragments du désiraccréditant ainsi une mise en espace différente de celle définie dans le protocole d’installation originel. On le voit, il ne s’agit pas seulement d’un travail mémoriel, mais d’un travail créatif ; ce travail sur la culture est aussi un travail de culture.

En rassemblant ces documents, 251 Nord ouvre aussi la voie à des travaux ultérieurs. Leur regroupement permet de tracer des intérêts et leurs variations dans le travail de l’association. Il ouvre la voie à des recherches ultérieures qui pourraient faire l’objet d’études approfondies. Laurent Jacob prend l’exemple de l’exposition Toscani qui « inaugure toute cette guerre de images qui plus tard s’est développée massivement avec le gros déclic de la chute du mur et de la dimension militaro communicationnelle. En 2006, douze ans après, dans Images publiques, quand on demande à l’Agence France-Presse de pouvoir travailler avec les photographes de presse et de les insérer dans le paysage urbain au même titre que d’autres artistes, c’est comme si il y avait une sorte de réflexion lente ». Parmi les nombreuses études transversales possibles que cet ouvrage recèle, notons qu’il a également vocation à alimenter le débat brûlant et toujours actuel autour de la problématique des musées, centres d’art, collections en Belgique – et plus particulièrement dans la partie francophone du pays.

Laurent Jacob, qui regrette sans doute de ne pas avoir pu entamer ce travail analytique, répète que ce livre est un « matériau brut ». Certes, mais dans le cadre de cette publication, ces documents ont fait l’objet d’une sélection – telle exposition plutôt que telle autre, telle photo, tel texte… – et d’une organisation : l’imposant cahier photographique, l’historique et en regard des expositions sélectionnées, un choix de textes à insérer au sein même de cet historique. Cela relève de principes organisateurs. Avec le travail sur l’archive, écrit Catherine Perret, « il ne s’agit ni de montage – forme moderne : le montage tient par la rupture entre –, ni de collage – forme postmoderne : le collage tient par l’hétérogénéité elle-même des éléments. Il s’agit d’assemblage en tant que l’assemblage tient par le geste – et non par le fait – de la reproduction. »[6]. L’assemblage tel qu’il est mis en oeuvre dans cet ouvrage donne une place nouvelle à la remémoration. Il crée du singulier où les éléments d’un passé particulier peuvent devenir de nouveaux récits, de nouveaux mouvements signifiants.


Notes

[1]Le titre réfère évidement à celui du texte de Walter Benjamin, L’auteur comme producteur, mais il est à considérer hors de l’espace historico politique dans lequel Benjamin l’a écrit. De même, il ne s’agit pas ici d’actualiser le propos du philosophe dans l’époque actuelle, non que cela soit étranger au propos, mais parce que cela dépasse le cadre de cet article. En revanche, une phrase de ce texte concluant que le travail de l’auteur comme producteur « ne sera jamais uniquement le travail sur des produits mais toujours en même temps un travail sur les moyens de production » guidera cette réflexion sur le travail de Laurent Jacob au 251 Nord, et dans la publication ce ces archives.

[2]C’est le cas des textes relatifs e.a. à l’exposition Place Saint Lambert Investigation, du texte de Jacques Meuris, En jardin toujours vierge, peut-êtreou du texte relatif à Image publique.

[3]Dès l’exposition de la place Saint-Lambert, on trouve Guillaume Bijl, Leo Copers, Jef Geys, Dan Van Severen, etc. On y trouve aussi des artistes britanniques, comme Julian Opie, Italiens comme Paolini ou encore français comme Jean-Luc Vilmouth.

[4]Jérôme Glicenstein, « Éditorial », Marges [En ligne], 25 | 2017, mis en ligne le 01 octobre 2017, consulté

le 24 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/marges/1306

[5]Jacques Meuris, En jardin toujours vierge, peut-être, déjà cité.

[6]Catherine Perret, « Les deux corps de l’archive » dans Le Genre humain, le Seuil, 2015/1, n° 55