L’ ars memoriae de Fiona Tan paru dans l’art même, n° 78

Le MAC’s présente actuellement, L’archive des ombres, une très belle exposition de l’artiste néerlandaise Fiona Tan (°1966, Indonésie ; vit et travaille à Amsterdam), qui clôture une résidence de deux ans en ses murs. L’intérêt pour les archives nourrit l’œuvre de cette artiste depuis ses débuts[1]. Fascinée par sa découverte du Mundaneum[2], elle a su percevoir les analogies existant entre le projet d’Otlet et le modèle mnésique de Giordano Bruno. Mémoire, cercle et utopie forment la colonne vertébrale de toute l’exposition.

La caractéristique principale de l’ars memoriaeest d’élaborer une technique de mémorisation qui utilise des « lieux » – une architecture – et des « images » – mentales ou physiques. Il tire ses origines de l’Antiquité gréco-romaine, a connu son apogée à l’âge de la scolastique et se prolonge bien au-delà jusqu’à devenir au XVIème siècle un système magique et/ou occulte. A cette époque, le modèle circulaire devient dominant. Le célèbre « Théâtre de Mémoire » de Giulio Camillo[3]inspirera le livre de Giordano Bruno De umbris idearum(1582). Dans cet ouvrage, le philosophe et théologien développe un système de mémoire permettant de mémoriser la totalité du savoir – « les étoiles, incluant les mondes animal, végétal et minéral, et embrassant, avec la roue des inventeurs, tous les arts et toutes les sciences »[4]écrit Frances Yates. L’art de mémoire est avant tout un art de la vue et des images, Yates s’est donc appuyée sur les schémas et le texte de Bruno pour dessiner une « roue de la mémoire » constituée de six cercles concentriques que l’on retrouve, recopiée par Fiona Tan, dans l’exposition. Si pour Bruno, mémoriser le cercle revenait à mémoriser l’univers, pour Otlet, la récolte du savoir universel équivalait à atteindre à la paix universelle. La conjonction entre les deux utopistes est évidente et, parmi les schémas d’Otlet que l’artiste a pu consulter et emprunter pour l’exposition, les formes concentriques abondent.

Les premières salles de l’exposition sont occupées par deux installations vidéo qui s’attachent à l’idée de collection. Le film Depot(2015), a été tourné dans les réserves des collections d’ichtyologie du Museum für Naturkunde de Berlin et du Naturalis Biodiversity Center de Leiden. Tandis qu’une voix off égrène un très beau texte autour du souvenir, la caméra se glisse entre les bocaux dûment étiquetés où sont conservés divers animaux marins. Pour la deuxième installation, Inventory,l’artiste s’attache à la maison-musée de Sir John Soane à Londres. Six projections de tailles différentes, chacune correspondant à une caméra précise, sont présentées simultanément sur un mur. La texture des images varie de l’hyper netteté au granuleux. Qu’il s’agisse des objets filmés – des antiquités : rosaces, bustes, reliefs de colonnes – ou de la disposition des projections, on pense aux pages de Mnemosyne,l’atlas d’Aby Warburg[5] : un fond noir sur lequel des images de taille et de statut différents sont disposées. Les deux installations « racontent », sinon les cabinets de curiosité, à tout le moins les collections singulières, elles convoquent aussi ce que Patricia Falguières appelle « un monde d’après la catastrophe »[6].

Plongée dans une semi obscurité, la salle Pont, abrite L’archive des ombres, l’installation réalisée dans le cadre de la résidence de Fiona Tan au Grand Hornu. Même si l’on connait cet espace, on croit le découvrir tant son occupation par l’artiste est parfaite. Sur toute sa longueur, des vitrines contenant les archives personnelles d’Otlet sont alignées. Sur les deux murs latéraux, d’autres archives sont épinglées – dessins et diagrammes d’un côté, cartes postales de l’autre. Dans le fond, comme un horizon pour les vitrines, Archive, le film conçu et dessiné sur ordinateur par Tan, est projeté. Il présente une réalisation virtuelle du Palais utopique dont rêvait Otlet. Comme le précise l’artiste, « Otlet essayait de collectionner le monde dans son intégralité, sa motivation était donc différente de celle d’un collectionneur. (…) Il collectionnait, mais ne regardait pas. »[7]. Ainsi, la perspective de toute ces recherches et de tous ces rêves est une boucle infinie dans un lieu déserté. Des fichiers sont disposés en étoile et surmontés d’une verrière qui distribue un réseau d’ombres sur l’ensemble. Aubout de chaque rangée, se trouve une table jonchée de livres abandonnés par les chercheurs qui y travaillaient. Il y a de la mélancolie là-dedans en même temps qu’un champ infini de découvertes.

Une dernière installation monumentale occupe la salle carrée. Des centaines de cordes aux matières différentes – cela va de la ficelle au hauban – sont suspendues à trois structures circulaires, rappelant les schémas de Bruno et d’Otlet. Son titre, Circular Ruins, nous ramène au récit d’origine de l’ars mémoriae : lorsque Simonide de Ceos a pu restituer à chaque famille le corps de son défunt en se souvenant de la place qu’il occupait dans la salle à manger avant qu’elle ne s’écroule.

Il est rare qu’une exposition de cette envergure allie à ce point l’intelligence du propos avec la justesse des formes. Elle s’accompagne d’un remarquable catalogue en deux volumes comprenant des textes de l’artiste, de Sophie Berrebi, de Patricia Falguières et de Denis Gielen. Le second volume est une œuvre à part entière, entièrement consacré à la reproduction de pages d’archive d’Otlet classées en six catégories par Fiona Tan.

Colette DUBOIS

L’archive des ombresde Fiona Tan, jusqu’au 1erseptembre au MAC’s, Musée des Arts Contemporains Grand Hornu, rue Sainte-Louise, 82 à 7301 Hornu. Ouvert de 10 à 18 heures, fermé le lundi.


Notes

[1]Une de ses premières œuvres, Face Forward, (1999), est entièrement réalisée à partir de films muets ethnographiques.
[2]Situé à Mons, le Mundaneum, fondé par Paul Otlet et Henri La Fontaine, avait pour but de rassembler sous un seul lieu toutes les connaissances du monde sous toutes ses formes. Otlet voulait aussi bâtir une « Cité Mondiale » – Centre International de la Connaissance pour la Paix – et, dans ce but, il avait travaillé avec de nombreux architectes (Victor Bourgeois, Stanislas Jasinski et Le Corbusier e.a.).
[3]A ce propos, voir Frances YATES, L’art de la mémoire, Paris, Gallimard, 1975.
[4]Ibid., p. 247.
[5]Mnemosyne est le nom que Camillo donnait à son théâtre de mémoire, c’est aussi celui qu’Aby Warburg va donner à sonAtlas, un autre projet utopique : celui de faire une « histoire de l’art sans texte ».
[6]Patricia Falguières, « L’archive de la mémoire » dans Fion Tan. L’archive des ombres/Shadow Archive, Musée des Arts Contemporains au Grand Hornu, 2019, p. 81.

[7]« A la recherche des ruines futures », Entretien avec Fiona Tan par Ellen Mara De Wachter, Ibid., p. 130-131