Biennale de Venise : pour un véritable débat. Paru dans Hart #184

Le jury mis en place par la Communauté française a décidé de sa représentation à la prochaine biennale de Venise : le duo d’artistes bruxellois d’origine flamande Jos De Gruyter et Harald Thys occupera le pavillon belge entre le 11 mai et le 24 novembre 2019. Leur projet s’intitule ‘Mondo Cane’ et Anne-Claire Schmitz sera leur commissaire. La décision a été rendue publique au milieu des vacances. Le 22 août dernier, une lettre ouverte signée par 24 acteurs de l’art contemporain des deux communautés (dont au moins un tiers était lié à l’un ou l’autre projet débouté) a été publiée par ‘La Libre Belgique’ et par ‘De Morgen’. Elle était titrée, assez maladroitement, ‘Les artistes francophones n’existent-ils pas ?’ Tout en reconnaissant le talent des artistes choisis, le texte regrette le choix in fine de la ministre Alda Greoli et son absence de politique en la matière. Il faut savoir d’une part que pour choisir qui occupera le pavillon belge à la biennale de Venise, la communauté française a mis en place une procédure européenne sur l’octroi des marchés publics avec un cahier des charges très détaillé et complexe. D’autre part, cette année voyait la première mise en oeuvre de l’accord de coopération pour la culture établi entre la communauté flamande et la communauté française qui vise à une collaboration entre les deux communautés. Enfin, il s’agit de la seule subvention importante (450 000 €) octroyée par la Fédération en matière d’arts plastiques. Dans les jours qui ont suivi la publication, des réactions diverses ont occupé les ondes des médias et les colonnes des deux quotidiens qui avaient publié la lettre. On retiendra particulièrement l’intervention de Philippe Van Cauteren et la publication de deux nouvelles lettres ouvertes, celle d’un étudiant de l’ULB et celle de l’artiste Jacques Charlier.

Pour ma part, je salue le choix du jury qui, comme souvent lorsque la communauté française occupe le pavillon, a préféré un art vivant au couronnement d’une carrière. Considérant que le concept de représentation nationale (et ici régionale) est dépassé, ce choix ne m’apparait pas comme un problème. Cependant, toutes ces réactions sont à voir comme le symptôme du malaise régnant chez les acteurs de l’art contemporain dans la partie francophone du pays. Le malaise concerne tout d’abord la ‘disparition’ de la Wallonie de la carte de l’art contemporain en Belgique. Aucun dossier concernant un projet d’artiste wallon n’a été présenté au jury, celui de Jacques Lizène, ayant été écarté par l’administration parce que son commissaire, Bart De Baere, ne répondait pas à toutes les clauses du cahier des charges. Il faut ajouter qu’aucun membre du jury n’était actif en Wallonie. La région abrite pourtant le seul musée d’art contemporain francophone, un très bon centre d’art, de nombreuses écoles supérieures des arts et des petites structures plus portées par la passion que par la subvention. On n’y trouve que quelques galeries, ce qui permet à Philippe Van Cauteren de dire « En Wallonie, les artistes doivent travailler dans le vide ».

Le malaise concerne aussi l’absence de politique culturelle en matière d’art contemporain dans la partie francophone du pays. La biennale de Venise est la seule manifestation pour laquelle la communauté française octroie une subvention très importante. La procédure de marché public est sans doute adaptée au renouvellement des toilettes du ministère, elle l’est beaucoup moins quand il s’agit de donner, une fois tous les quatre ans, une visibilité internationale à un artiste. Cette procédure permet aussi à l’administration et aux politiques de s’abriter derrière un règlement et des juristes, cela les dispense de prendre position. Dans ces conditions, certains artistes refusent de poser leur candidature pour le pavillon : étant donné que le dossier est plus administratif qu’artistique, ils n’ont ni le temps, ni les moyens de s’y consacrer pendant plusieurs semaines pour une décision qui reste toujours aléatoire. Entre deux biennales, rien n’est fait pour qu’une véritable scène artistique se développe. Les curateurs étrangers ne sont pas invités à visiter les expositions ou les ateliers d’artistes. Quand ils le font, c’est de leur propre chef et à leurs frais. Je ne rencontre que très rarement des représentants du ministère ou des institutions subventionnées dans les autres biennales et dans les grandes expositions internationales, même lorsque des artistes appartenant à la communauté française y sont représentés, etc.

Symptôme plus que problème donc, il y a sans doute des leçons à en tirer ! Il ne faut pas attendre que les instances officielles agissent, c’est aux artistes, aux responsables d’institutions, aux curateurs, aux critiques, etc., dans les deux communautés, de s’engager, de débattre, de collaborer, de pratiquer des échanges. C’est à eux – à nous – qu’il revient de revendiquer et de mettre en oeuvre une coopération culturelle permanente et pas seulement limitée à la seule biennale de Venise.