Kanal littéral. Paru dans Hart #185

Quatre mois après son ouverture marquée par un indéniable succès public, le pôle culturel bruxellois KANAL-Centre Pompidou poursuit son année de ‘préfiguration’ en développant sa programmation. C’est ainsi que depuis le 11 septembre, on peut y voir six nouvelles expositions et assister à une programmation variée qui affermit les différents partenariats que la Fondation Kanal a tissé avec des partenaires culturels bruxellois comme BOZAR, CINEMATEK, le Kaaitheater, la Raffinerie Charleroi Danse, etc.

Vue de l’exposition ‘Children’s Games’ de Francis Alÿs à Kanal.
(c) Veerle Vercauteren

Le bâtiment – véritable ville dans la ville avec ses plans inclinés, ses verrières, ses rues intérieures – continue à inspirer la programmation de Kanal. Mais ce n’est pas son architecture – une affaire de volumes, de surfaces, de lumières -, ni l’esprit du lieu – une affaire d’hommes et de machines – qui inspirent les curateurs de Beaubourg. Ce sont ses anciennes fonctions : vendre dans un show room, réparer dans un garage, rédiger des formulaires et des factures dans des bureaux. Si la DS de Gabriel Orozco, en vitrine au rez-de-chaussée, peut servir de relai entre le garage Citroen qui occupe le paysage bruxellois depuis le début des années 30 et le futur pôle culturel, l’utilisation très littérale des espaces intérieurs dénote une certaine superficialité dans la prise en compte du lieu. Ainsi, l’installation, dans l’ancien atelier de carrosserie, de sculptures en métal d’une exposition intitulée ‘Tôles’ ne rend pas hommage aux oeuvres d’Antoine Pevsner, de Robert Rauschenberg d’Alexander Calder ou de César. Au delà d’un rapport au premier degré entre le matériau des oeuvres et le lieu, la disposition des sculptures ne prend pas en compte le volume spatial. Dans les anciens bureaux, l’exposition ‘Objet : Administration’ rassemblant des pièces de Fichli&Weiss, de Jenny Holzer ou de Broodthaers, est moins problématique du point de vue de la disposition des pièces dans l’espace. Elle se conforme néanmoins au même principe organisateur. Il se poursuit encore avec les nouvelles expositions. C’est ainsi que l’exposition d’objets de design (pour la plupart très connus) du Centre Pompidou et du ADAM-Brussels Design Museum s’intitule ‘En rouge et blanc’, en écho au logo Citroen et propose des objets … rouges et blancs. Dans la même logique, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’exposition ‘Identités /Altérités’ occupe les espaces dits ‘de vie’ de l’ancien garage : les vestiaires, la cantine et la cuisine. Elle permet cependant de (re)découvrir un intéressant ensemble d’oeuvres photographiques et vidéographiques, parmi lesquelles on retiendra parmi les vidéos historiques, ‘See Through’ de Vito Acconci, ‘Semiotics of the Kitchen’ de Martha Rossler, ‘Feijão’ de Sonia Andrade et ‘Left Side, Right Side’ de Joan Jonas. L’utilisation du Polaroïd, fréquente dans les années 70, démontre ici toute sa fragilité et sa délicatesse avec quatre clichés d’Andy Warhol et ‘Soliliquy’ d’Ulay, une oeuvre introspective et sensible. Mais si le film de Chantal Akerman, ‘Jeanne Dielman 23 Quai du commerce 1080 Bruxelles’ trouve toute sa place dans cette exposition, on ne peut que regretter qu’il soit projeté sur un écran de petite taille dans un espace de passage. Ce parti-pris de monstration dénature le propos du film. L’obscurité et le silence sont nécessaires pour que la lenteur des gestes répétitifs et la solitude du personnage fascinent le spectateur et qu’il en perçoive toute la puissance critique.

On sait que le bâtiment va être transformé, mais cette période de préfiguration était l’occasion de concevoir d’autres manière de présenter ces oeuvres muséales, de faire en sorte qu’elles résonnent les unes avec les autres et avec l’espace, qu’elles nous disent quelque chose de notre présent et/ou de notre histoire, ou qu’elles prennent d’autres positions encore. Je ne suis pas curatrice, mais je sais que c’est possible : à Bruxelles, Laurent Jacob et le 251 Nord ont déjà investi des espaces industriels, friches ou bâtiments en attente d’une nouvelle fonction avec bonheur et des moyens beaucoup plus modestes. On se souvient qu’en 2001, dans les espaces bruts de l’entrepôt royal de Tour & Taxi l’exposition ‘Ici et maintenant. Belgian System’ avait réuni 130 artistes belges. Entre 1993 et 1995, trois expositions de grande envergure avaient occupé les anciens Ets. Old England en attente des travaux qui en feraient le Musée des Instruments de Musique. Il y avait déjà là, une volonté de poser la question d’un futur musée d’art moderne et contemporain à Bruxelles. Ces expositions restent dans la mémoire de tous ceux qui les ont visitées comme des expériences particulièrement riches et bouleversantes. Mais elles reposaient sur un projet très différent. En relisant le programme du ‘Jardin de la Vierge’ (1993), je relève trois points aux antipodes des positions prises par la fondation Kanal : l’art mis en situation, l’art comme non-spectacle, l’emprise des lieux.

Black boxes

Les showrooms supérieurs s’émancipent des fonctions du bâtiment – ces espaces vitrés se transforment en black boxes – et, comme c’était déjà le cas lors des expositions d’ouverture, proposent des expositions plus stimulantes. Au troisième étage, sous le titre ‘Children’s games’, les 18 vidéos éponymes de Francis Alÿs sont projetées simultanément sur 18 grands écrans. Depuis 1999, l’artiste enregistre les jeux d’enfants un peu partout dans le monde. Des gamins jouent au cerceau avec des vieux pneus de vélo ou de voiture en Afghanistan. Un plan zénithal décrit un jeu de chaise musicale à Oaxaca tandis qu’à Mexico, des garçons jouent à la guerre avec des miroirs de poche et les rayons du soleil pour armes et munitions. A Knokke le Zoute, ils construisent un château de sable, dans un camp de réfugiés en Iraq, ils improvisent une marelle. Si chacun de ces petits films possède un son propre que l’on entend avec précision lorsqu’on s’attarde devant un écran, leur mélange, lorsque le spectateur déambule dans l’espace rappelle le bruit d’une cour de récréation. Ici, pas de tablette ou console, les enfants jouent avec ce qu’ils ont trouvé là où ils sont. Le jeu les relie tous et par là, nous relie tous. C’est séduisant, consensuel, mais aussi très poétique et chargé d’une humanité bouleversante. A l’étage supérieur, cinq grands écrans accueillent la totalité des films de la série ‘Elements’ de l’artiste et cinéaste indien Velu Viswanadhan. Chaque film s’attache à un des cinq éléments de la cosmologie indienne et devient une sorte de méditation sur le sable, l’eau, le feu, l’air ou l’éther. Au dernier étage, Cinematek propose une programmation mensuelle en relation avec sa programmation. En septembre, le film ‘Je tu il elle’ de Chantal Akerman était projeté sous forme d’installation. D’autres artistes-cinéastes suivront dans les mois suivants : en octobre Dora Garcia, en novembre le réalisateur argentin Lisandro Alonso et en décembre le cinéaste chinois Wang Bing.

Un important programme de spectacle vivant – théâtre et performance – est proposé par Kanal-Centre Pompidou, parfois en partenariat avec d’autres opérateurs comme le Kaaitheater ou Bozar. Ces événements ont la particularité de prendre place au sein même des expositions. Gageons que les artistes du spectacle vivant jouerons mieux avec l’espace que les curateurs de l’art visuel.