A la Verrière Hermès : Jacqueline Mesmaeker : ironie et poésie. Paru dans Hart #189

Pour clôturer le cycle de neuf expositions qui ont pris place entre avril 2016 et Mars 2019 intitulé ‘Poésie balistique’, Guillaume Desanges a choisi de présenter l’oeuvre de Jacqueline Mesmaeker. La première exposition réunissait une vingtaine d’artistes sous l’égide de Marcel Broodthaers. En associant poésie et art contemporain – c’est à dire intuition et intention – ces oeuvres privilégiaient la relation intime et directe avec leurs spectateurs. Les oeuvres (et les artistes) qui ont émaillé le cycle avaient pour point commun d’être nourries par le minimalisme tout en s’en émancipant et en dépassant les clivages et les oppositions de genres et de procédés. L’oeuvre, rare et discrète, de Jacqueline Mesmaeker y trouve donc toute sa place.

Jacqueline Mesmaeker est née en 1929. Comme c’est le cas pour d’autres femmes artistes de sa génération, elle a débuté assez tard sa carrière artistique, et elle est restée longtemps dans les marges. Du milieu des années 1970 à 2011, elle avait eu peu d’expositions individuelles et on rencontrait surtout ses pièces dans des expositions collectives, aux côtés de ses (anciens) étudiants (parmi eux, Joëlle Tuerlinckx, Sylvie Eyberg, Benoît Platéus, Olivier Foulon). En 2011, la publication d’un beau livre, dirigé par l’historien de l’art Olivier Mignon, aux éditions (SIC) – Couper ou pas couper et les débuts de sa collaboration avec la galerie Nadja Vilenne, ont permis le déploiement de toute la puissance poétique et ironique de son oeuvre. L’exposition actuelle à La Verrière s’inscrit dans ce mouvement.

La Maison Hermès, dont la fondation d’entreprise produit l’exposition, apparait comme un symbole de qualités que l’on attribue habituellement à la France : le luxe et l’excellence, donc quelque chose du pouvoir. En réponse à son invitation, l’artiste va organiser son exposition autour de Versailles considéré comme lieu et concept. Son château inaugure le baroque français : géométrique, symétrique, il renvoie l’extravagance et la théâtralité dans la décoration foisonnante des espaces. Avec ses ‘jardins à la française’ le site fait partie de l’image du pays, il incarne l’absolutisme, les faux-semblants, les illusions tout en générant une certaine fascination. La pièce autour de laquelle s’organise l’exposition est une photographie de 1980 : une image presque pictorialiste montrant un paysage où l’on distingue deux bosquets symétriques et, plus loin, au centre de l’image, une masse grise. La photo est classiquement encadrée, sur le passe-partout, un titre est imprimé : ‘Versailles avant sa construction’. L’illusion est parfaite ; il s’y ajoute une bonne dose d’espièglerie quand on apprend que la photographie a été prise sur un banal bord d’autoroute dans la région parisienne. Pour cette nouvelle présentation, l’artiste a installé sur le mur qui lui fait face, un miroir ancien constellé de taches noires, au cadre semblable (la galerie des glaces est un fleuron du château). Dans la même typographie, au même endroit, se trouvent les mots : ‘Versailles après sa destruction’. Entre les deux, dans une vitrine, un leporello touristique décrit l’intérieur du château. En l’observant attentivement, on distingue sur chaque image quelques traits au crayon, des annotations dessinées par l’artiste. La symétrie fonctionne encore avec les deux autres murs recouverts chacun de cascades de mots, à la fois calligrammes et rébus ; au spectateur de résoudre l’énigme et pouvoir réduire les centaines de mots à deux vocables.

Si l’oeuvre de Jacqueline Mesmaeker joue avec mots, la culture et l’histoire, elle procède aussi d’une prise en considération particulièrement aigue de l’espace d’exposition. Elle le fait en s’attachant aux détails, le plus souvent imperceptibles. Elle s’y insère furtivement, parfois clandestinement, une façon d’interroger l’art et sa capacité à exister hors de son système. Ici, elle réactive un travail réalisé dans son appartement, ‘Introductions roses’. Les surfaces murales de la Verrière sont étrangement, striées ici et là, de rainures verticales ou horizontales. L’artiste a glissé dans certaines d’entre elles un tissu rose, elle rend ainsi visible ces fentes et interstices et modifie discrètement notre perception de l’espace.

Le travail de Jacqueline Mesmaeker appartient au minimalisme, mais il s’agit ici d’un minimalisme singulier, étranger à tout autoritarisme et empreint d’une grande liberté et d’une grande conscience de lui-même : en 1996, dans une lettre adressée à Lynda Morris à propos de son exposition à Norwich, elle écrivait « Tiraillement entre austérité et dérision ». L’exposition qu’elle présente à la Verrière permet d’éprouver toute l’essence de son oeuvre : un ensemble de pièces existantes et de nouvelles interventions qui répondent à un lieu à la fois au niveau symbolique et au niveau topographique. Une approche rigoureuse et malicieuse qui relève d’une réelle élégance.