“Les monuments de Beaufort” paru dans l’Art même #76

De Knokke à La Panne, Beauforttransforme la côte belge en un vaste parc d’exposition de sculptures et de d’installations à ciel ouvert. La manifestation a, bien sûr, une dimension touristique, mais elle est peut-être une occasion de ne pas bronzer (ou pédaler) idiot. L’édition 2018 rassemble dix-neuf artistes et autant d’oeuvres parmi lesquelles sept sont acquises par les communes qui s’engagent à les entretenir a minima sur une période décennale[1].

Basim Magdy, “No Shooting Stars”, 2016, Super 16mm et animations GIF transposées en full HD. Commande du Jeu de Paume, Paris, Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques et du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux.

La mer et l’imaginaire qu’elle charrie animent les projets de certains artistes invités. C’est le cas de No Shooting Stars, le très beau film de Basim Magdy (°1978, Egypte) que l’on peut voir dans le hall d’entrée de La Grande Poste d’Ostende. La mer y revêt des aspects abrupts et mystérieux. La vie sous-marine, l’émergence de d’îles ou de roches, les déambulations solitaires de mouettes se mêlent à un texte poétique qui défile au bas de l’écran, la parole d’un être dont on ne sait rien sinon qu’il vit dans les profondeurs de l’océan. Le film apparait comme une introduction, un lien entre la thématique de la mer qui plane sur les interventions des artistes plus qu’elle ne s’y affirme et celle, manifeste et concrète, du rôle et de l’aspect des monuments aujourd’hui. Commémorent-il encore quelque chose ? A qui ou à quoi sont-ils dédiés ? Comment donner une actualité à ceux qui existent déjà ?

Heidi Ballet, curatrice de cette édition, précise qu’aucun thème n’a été imposé aux artistes souhaitant avant tout leur laisser la plus grande liberté. Mais il se fait que les villes côtières sont riches de monuments divers : de nombreux mémoriaux à la guerre 14-18 (particulièrement investis pendant ces quatre années anniversaire), des monuments aux rois belges, mais aussi aux marins et aux pêcheurs péris en mer. La curatrice a également évoqué avec certains artistes la statue de Léopold II à Ostende. « Je ne voulais pas seulement questionner l’héritage des sculptures coloniales, mais ouvrir à une réflexion plus large : chaque monument peut devenir problématique ou simplement dépassé. Chaque oeuvre dans l’espace public est aussi, d’une certaine manière, un monument. J’aime bien ce contraste entre la fixité d’un monument (ou d’une oeuvre dans l’espace public) et le mouvement perpétuel qui s’opère autour de lui. Aujourd’hui, la question du monument est présente de manière naturelle dans la sculpture publique. La nécessité de la monumentalité et de la matérialité des oeuvres dans l’espace public pose question ».

Edith Dekyndt, « The Ninth Wave », 2018. Copyright Margaux van de Casteele

La critique des monuments n’est pas neuve, elle émane autant des philosophes ou des écrivains que des spécialistes de l’art. Nietzsche, dans les Considérations inactuelles, qualifiait les monuments « d’histoire pétrifiée » ; Rosalind Krauss dans La sculpture dans le champ élargi[2]notait que la statuaire du XIXème siècle était une « histoire de l’échec » et que l’ère moderniste avait « fait du monument une abstraction, un pur repère, un pur socle, dépourvu de localisation fonctionnelle et largement auto-référentiel ». Robert Musil pointait le paradoxe du monument : « Rien au monde de plus invisible. Nul doute pourtant qu’on ne les élève pour qu’ils soient vus, mieux, pour qu’ils forcent l’attention; mais ils sont en même temps, pour ainsi dire, « imperméabilisés », et l’attention coule sur eux comme l’eau sur un vêtement imprégné, sans s’y attarder un instant »[3]. Les critiques contemporaines s’attachent au sens des monuments et au sort à leur réserver. Le débat se focalise principalement sur les sculptures coloniales si nombreuses dans les villes des colonisateurs. Il rejoint le débat allemand autour des monuments nazis et staliniens qui a débouché sur la différence à faire entre un Denkmal– qui commémore les hauts faits d’une nation – et unMahnmal – qui fait allusion à un passé négatif, inassumable et refoulé. Au début des années 70, Oskar Negt et Alexander Kluge proposaient l’idée de faire deux exemplaires de chaque monument : un pour fixer un état historique et un autre destiné à être transformé, déformé, corrigé au fil des changements et des générations[4]. La proposition d’Edith Dekyndt (°1960, Belgique) faite à Beauforts’inscrit dans cette voie. Avec The Ninth Wave[5], l’artiste s’est emparée du monument au Roi Albert 1er situé à l’embouchure de l’Yser, en lisière ducomplexe d’écluses et de vannes dit du « Ganzenpoot » (la patte d’oie) dont l’ouverture en octobre 1914 pour laisser l’eau envahir les polders, va fixer le front autour d’une zone inondée allant de Nieuport à Dixmude. Au centre du mémorial, la statue équestre du roi est tournée vers un bas-relief beaucoup plus discret représentant son épouse, la Reine Elisabeth. L’intervention de l’artiste prend la forme d’une performance répétée régulièrement[6] : une femme vêtue de blanc et juchée sur une échelle mobile nettoie soigneusement la statue d’Albert 1er. Cette action attire l’attention sur le rôle des femmes pendant la guerre : elles ne se battaient pas au front mais elles remplaçaient les hommes dans les usines et dans les fermes tout en s’occupant de la maison et des enfants et leur rôle n’a fait l’objet d’aucun monument. On trouve encore d’autres recyclages de monuments du passé tel celui,sur la plage de Nieuport, de Nina Beier (°1975, Danemark) qui assemble quatre statues équestres exhumées de réserves. Celles-ci forment un tout homogène, même si un regard attentif y découvre deux jockeys et deux militaires. Installé sur un brise-lame, le groupe se découvre (et se recouvre) au fil des marées et la question se pose de savoir si ces hommes surgissent du fond des mers pour apporter un message à la terre ou si, malgré leur marche décidée vers le rivage, ils se retrouvent inévitablement engloutis. Sur la digue à De Haan, Xu Zhen (produced by Madein Company) (°1977, Chine) propose la copie d’une statue datant de 460 avant notre ère. Elle a été retrouvée dans une épave romaine et l’on ignore si elle représente Zeus ou Poséidon. Le dieu tourne le dos à la mer ; sur sa tête et ses bras tendus, l’artiste a disposé des canards de Pékin. La sculpture mélange tout autant les époques que les cultures.

Men, 2018
sculptures en bronze trouvées, 500 x 200 x 250 cm

Des monuments pour notre temps

Est-il possible de concevoir aujourd’hui des monuments qui résultent du désir et de la souveraineté d’un artiste tout en s’adressant à celui qui passe à ses côté tous les jours, à son voisin qui l’aperçoit de sa fenêtre et, dans le contexte de Beaufort, au vacancier qui cherche à s’évader ? Holy Land, le mémorial conçu par Kadder Attia (°1970, France) occupe une grande part d’une plage de Middelkerke. L’artiste y a planté dans le sable 40 stèles noires, en fait des miroirs dont la face réfléchissante est tournée vers la mer. L’ensemble évoque les cimetières militaires que l’on trouve dans la région, mais nulle inscription ne rend hommage à un quelconque occupant et, si leur forme en ogive est celle des tombes musulmanes, elle cite tout autant les fenêtres gothiques. Avec cette oeuvre, l’artiste ravive le souvenir des 30000 soldats nord-africains qui ont perdu la vie pour leurs colonisateurs. Dans le contexte actuel, ces « tombes »évoquent tout autant les migrants qui perdent la vie en Méditérranée. Ici encore présent et passé sont entremêlés, tout comme le sont l’ici et l’ailleurs.

De Drie Wijsneuzen van De Panne, 2018 sculpture en composite renforcé à la fibre de verre, 1500 x 300 x 300 cm

A La Panne, le monument conçu par Jos de Gruyter et Harald Thys (°1965, °1966, Belgique) domine l’entrée de la station balnéaire. Constitué de trois têtes humaines identiques car archétypales, juchées au sommet de trois colonnes à la manière des balises, le monument se nomme De Drie Wijsneuzen van De Panne. Un « wijsneus »désigne quelqu’un qui croit tout savoir, un personnage prétentieux . Le duo d’artistes a fusionné la signification de l’expression avec une interprétation littérale : un nez (neus) qui indique une direction (wijzen). Ainsi chacune des trois têtes désigne-t-elle une direction : celle vers l’Angleterre, celle vers la France, celle vers l’intérieur du pays. Comme dans la statuaire classique, le socle est présent, mais ces monolithes géométriques de 15 mètres de haut leur tiennent aussi lieu de corps et ressemblent à des supports de signalisation. Il ne s’agit pas de célébrer des héros, mais de porter l’attention sur la nécessité de regarder plus loin, plus haut, sans dessein et sans limite.

I Traveled 1.8 Million Years To Be With You, 2018 installation locale spécifique avec pierre irrégulière (150 x 200 x 150 cm) et filet de pêche entre bouées existantes

A Zeebrugge, Anne Duk Hee Jordan(°1978, Corée) propose un monument imposant et caractéristique du temps présent en ce qu’il mêle un passé quasi immémorial aux objets quotidiens, en l’occurence ceux d’un port de mer. Il est conçu à partir d’éléments hétéroclites – deux bouées de signalisation marine, un filet de pêche trouvés sur place et un bloc erratique[7]. Son titre,I traveled 1,8 Million Years to Be With You, réfère directement au voyage dans le temps réalisé par la pierre. Si on ignore l’origine précise de celle-ci, on sait que de tels blocs ont été transportés par la mer lors de la fonte des glaciers et qu’ils sont donc extrêmement anciens. La rocheest suspendue entre les deux bouées. Est-elle reçue dans le filet ou prête à être envoyée au loin ? Une manière d’expédier un passé lointain vers un futur incertain.

Le sens d’un monument varie en fonction de l’époque. La série Lexiconqu’Iman Issa (°1979, Egypte) présente dans l’office du tourisme d’Oostduinkerke en témoigne. Cinq sculptures, qui pourraient être les maquettes de monuments à réaliser, sont associées à un texte qui décrit une peinture précise du vingtième siècle mais dont on ignore l’auteur, le titre et la date précise. Chacun des volumes est proposé comme une forme alternative à cette peinture et incarne ainsi une nouvelle forme de sa description. Contrairement aux textes qui mentionnent des éléments concrets (personnages, mobilier, paysage), les sculptures sont abstraites et géométriques.

Sorry, 2015 installation avec plâtre peint, bronze, pierre naturelle, 220 x 300 x 400 cm

La statue, réalisée par Guillaume Bijl (°1946, Belgique) représente Jack, un chien soldat tué sur le front d’Ypres en 1918. Sa pose altière est bien celle des héros, une plaque de cuivre sur le socle relate ses exploits. S’il n’y avait à ses pieds, quatre de ses congénères (en plâtre peint) qui l’admirent avec déférence, l’on pourrait penser que la statue occupe ce recoin du parc Léopold d’Ostende depuis plusieurs dizaines d’années. Si l’oeuvre apparaît à la plupart d’entre nous empreinte d’un humour tragi-comique , elle peut aussi sembler naturelle à d’autres. Dans le registre animalier, on mentionnera aussi les deux bronzes de Stief Desmet (°1973, Belgique) : un cerf en bronze grandeur nature, rompu en son centre qui marque l’entrée d’un parc naturel à La Panne et un bulot géant au bout d’une jetée à Ostende.

Tous ces monuments sont polysémiques. Les artistes s’emparent d’un élément du paysage qu’ils développent, l’environnement géographique et l’actualité s’y tressent pour former une proposition ouverte. A l’amateur d’art ou au vacancier de s’en emparer et d’y ajouter ses propres réflexions.

Beaufort 2018jusqu’au 30 septembre de Knokke à La Panne. Renseignements : www.beaufort2018.be

 

[1]Pour cette édition, il s’agit de Harald Thys et Jos de Gruyter à La panne, Nina Beier à Nieuport, Ryan Gander à Koksijde, Simon Dybbroe Møller à Middelkerke, Stief DeSmet à Ostende, Xu Zhen (produced by MadeIn Company) à De Haan et Jean-François Fourtou à Knokke.

[2]Rosalind Krauss, « La sculpture dans le champ élargi » dansL’originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, Paris, Macula, 1993.

[3]Robert Musil, « Monuments » dans Oeuvres pré-posthumes, Paris, Points-Seuil, 2013.

[4]A ce propos voir Régine Robin, Berlin chantier

[5]Le titre de l’oeuvre réfère à la face B d’un disque de Kate Bush de 1985 dont les morceaux racontent l’histoire d’une femme qui dérive seule en mer.

[6]Lorsque la performance n’est pas active, on peut la voir sur une vidéo dans l’entrée du musée.

[7]Fragment de roche de taille relativement importante d’originemorainique quiété déplacé par un glacier parfois sur de grandes distances.