Sur la terre comme au ciel paru dans Hart #181

Avec l’exposition ‘Earth & Sky’,‘Société’ poursuit son questionnement des manières dont les technologies influencent le paysage artistique contemporain. A travers une trentaine d’oeuvres, l’exposition s’attache aux différentes manières de positionner un regard entre ciel et terre aujourd’hui. Horizontalité des déplacements sur la terre, verticalité des images satellites, dynamique du mouvement ou statisme du regard, les différentes positions empruntées par les oeuvres réunies dans l’exposition, au-delà de leurs qualités intrinsèques, engendrent le questionnement, le sourire ou la poésie

Sur la terre, les hommes se déplacent, leurs mouvements sont horizontaux comme l’écriture d’un texte ou le déroulement d’une parole avec leurs accidents, leurs circonvolutions, leurs errances. Robert Smithson a élaboré une nouvelle relation au langage qu’il a accompagné de déambulations. Dans le film ‘Swamp’, Nancy Holt s’avance et filme dans les hautes herbes d’un marécage, guidée par la seule parole de Smithson. Les unes après les autres les tiges s’écrasent contre l’objectif de la caméra, pas après pas, mot après mot. L’idée de dissémination est au coeur du travail de Marco Godinho. Il organise des marches où les participants sont invités à glaner des bouts de corde, de ficelle et de câbles dans les rues d’une ville. Noués les uns aux autres, tous ces petits éléments forment un long fil que l’artiste nomme ‘Horizon retrouvé’.

Au ciel

Les vues urbaines surplombantes – c’est-à-dire construites par la perspective et n’appartenant à aucun oeil manifeste – existent déjà dans la peinture médiévale ou renaissante. En figurant la ville survolée, ces représentations inventaient une fiction : celle d’une vue au « pouvoir omni-regardant », comme le nommait Michel Foucault. La cartographie (qu’elle soit réalisée à partir de relevés sur le terrain ou à partir d’images satellites) a été manipulée par les artistes qui savent qu’à tout changement d’échelle correspond un changement du niveau d’analyse qui entraîne un autre type de conceptualisation. Ces oeuvres déjouent et jouent de cette forme de pouvoir.

Depuis 2005, Google met à disposition de tout un chacun des vues de la planète qui fascinent et peuvent donner l’illusion de dominer le monde. Plusieurs artistes présents dans l’exposition utilisent ces nouvelles techniques comme matériau et/ou sujet. Ainsi la forme des sculptures en bois noir de Marc Buchy a été trouvée dans des vues aériennes de circuits automobiles et les images de James Bridle proviennent de drones militaires. L’accès visuel aux lieux du pouvoir économique, politique et surtout militaire a parfois été mal reçu par les gouvernements qui ont cherché des moyens pour protéger les sphères du pouvoir. Ils floutaient, ils pixellisaient, ils blanchissaient ces zones. Mishka Henner propose ici une série de captures de vues de différents sites aux Pays-Bas (casernes, entrepôt de l’OTAN, artillerie, etc.). Pour masquer ces sites, les Néerlandais ont utilisé des polygones gras et multicolores. Le contraste entre les paysages ruraux et urbains et les zones ‘censurées’ fabrique de singulières peintures de paysage. Clément Valla propose une série de cartes postales, captures d’images de Google Earth dans lesquelles le résultat du processus automatisé qui fusionne les photographies aériennes et les données cartographiques provoque d’étranges anomalies : les routes se creusent ou se soulèvent et suivent le relief du paysage comme un ruban flottant.

L’oeuvre de land art ‘Target’ de Dennis Oppenheim, activée pour la première fois en 1974, réclame un regard aérien. Cette cible de 30 mètres de diamètre est dessinée au sol par des pigments colorés. Elle a été réactivée le 21 avril dernier dans le parc de Tour & Taxis, pendant les premiers jours de l’exposition elle n’était que sacs de sable coloré entreposés dans l’entrée de Société, désormais, le même lieu accueille les traces de la performance.

La trajectoire qui va du ciel à la terre ne peut exister qu’avec son mouvement complémentaire : celui qui va de la terre au ciel. La communication entre ciel et terre nécessite un équipement spécial et celui-ci peut devenir un matériau. Ainsi, Jakub Geltner assemble des antennes paraboliques pour former des sculptures. ‘Le Voyage dans la lune’ de Daniela de Paulis, voyage spatial immobile, se compose de 26 images de phases lunaires réfléchies par la surface de la lune et un son fabriqué à partir des données d’un satellite en orbite lunaire qui transforme les données d’altitude en intervalles musicaux. Avec Neal Beggs, la dimension poétique est première. Des cartes topographiques de la région bruxelloise sont totalement recouvertes de peinture noire, tandis que les sommets sont figurés par des points blancs. La carte géographique devient ainsi un ciel nocturne aux galaxies imaginaires et inconnues dans le cosmos.

‘Earth & Sky’ jusqu’au 30 juin à Société, rue Vanderstichelen, 106 à Molenbeek. Ouvert je-di de 15-19h. www.societe-d-electricite.com