Figure(s) de Marcel Berlanger paru dans Hart #180

Après Emergent à Veurne en 2014, l’Ikob d’Eupen en 2015, la galerie Rodolphe Janssen en 2016, le BPS22 de Charleroi présente le quatrième volet d’un vaste projet de Marcel Berlanger (°1965). Sous le titre ‘FIG.’, l’exposition réunit un panorama très enthousiasmant de l’oeuvre de l’artiste, des grandes toiles monumentales très puissantes aux petits formats singuliers – à la fois oeuvres à part entière et documents. La scénographie particulièrement réussie de l’exposition permet au visiteur de nouer une relation singulière à l’art de Berlanger

Parce que cette partie de l’exposition est la plus spectaculaire, il faut commencer la visite par la grande halle. On y trouve de grandes peintures suspendues – donc visibles sur leurs deux faces – qui transforment visuellement et physiquement l’espace. A leurs pieds, des gradins font osciller ces oeuvres entre peinture autonome et décor de théâtre (à plusieurs reprises, Marcel Berlanger a réalisé des décors pour les créations théâtrales de sa soeur, Françoise Berlanger et une série de représentations y ont pris place pendant l’exposition[1]). Dans la même salle, une série de dessins préparatoires, essais de couleurs, mises au carreau, souvent annotés, s’alignent le long d’un mur. Le contraste des formats n’exclut pas un même mouvement qui consiste à accueillir le visiteur d’abord physiquement par l’invitation à se poser et à s’inclure dans l’univers construit par les grands formats, ensuite mentalement par la rencontre intime des processus de création.

Le titre de l’exposition ‘FIG.’, évoque par sa graphie les planches illustrées des livres scientifiques qui ont la particularité de synthétiser une forme de façon à ce qu’elle contienne toutes les caractéristiques d’une espèce sans en représenter aucun spécimen particulier, d’en faire une silhouette générique. Plusieurs toiles représentant des végétaux s’accordent à cette première approche. Mais ‘FIG.’ est aussi l’abréviation de ‘figure’, un mot qui recouvre des significations différentes. La figure est d’abord le visage peint. Berlanger n’y déroge pas au travers de portraits comme ceux de Kate Moss ou de Pier Paolo Pasolini. Dans la théorie de l’art, la ‘figure’ est un concept polysémique, mais dans tous les cas, l’énigme de la figure c’est qu’elle cache la chose en même temps qu’elle y donne accès. Le terme ‘figural’ en découle et il est le plus adapté au travail de Marcel Berlanger. Le ‘figural’ fait sens sans faire d’histoire, l’image dépasse le narratif, le mimétique et l’expressif et ce qui est à voir et à comprendre ne peut pas se dire, il ne peut que se montrer, présenter, désigner. La première sensation visuelle du spectateur des toiles de l’artiste est la reconnaissance : un visage (qu’il identifie), un paysage (jamais vu), une éclaboussure (à l’origine mystérieuse).La peinture de Berlanger a beau être figurative, le sujet n’est jamais premier, il n’est que prétexte à la peinture, à une interrogation du regard.Ainsi, lorsqu’on s’approche des toiles, ce qui apparaissait au visiteur comme une image presque photographique devient un dépôt de pigments sur la surface. La couleur effleure le support et rend visible sa trame. Les toiles sont en fibres de verre aux textures variées. Epaisse, elle accueille la peinture sur ses reliefs, fine, elle devient presque invisible ressemblant à une feuille de papier. Dans ce mouvement d’approche le figuré se lie au défiguré. L’artiste conserve le plus souvent les traces de la mise au carreau qui lui sert à reproduire une image trouvée dans les médias sociaux, dans des films anciens ou dans des ouvrages scientifiques. Il peut s’agir de carrés ou de losanges, comme dans le portrait de Kate Moss. Dans d’autres toiles, le quadrillage est le seul motif, l’image devient abstraite et c’est le jeu des couleurs qui prime. Lorsqu’il utilise de la peinture en bombe pour désigner la grille, l’artiste renverse le rapport entre le fond et la forme qui se fondent alors l’un dans l’autre. D’une manière analogue, Berlanger conserve (voire suscite) les coulures de peinture, les taches – autant d’éléments accidentels qui participent à son approche particulière de l’image en la désignant comme telle.

On trouve encore dans l’exposition des planches qui réunissent les images que l’artiste sélectionne pour ses peintures. Imprimées les unes à côté des autres, elles se présentent comme les planches d’un catalogue de formes. La disposition de toutes ces images, en grille, avec les variations de formes, les relations particulières qui se tissent entre tous ces éléments évoquent les planches de l’atlas ‘Mnémosyne’ d’Aby Warburg. Bien qu’il soit évident qu’elles ne jouent pas le même rôle – elles font partie des documents préparatoires et n’ont pas de visée historique -, elles apparaissent comme une forme contemporaine de l’opus magistral de l’historien de l’art.

‘FIG.’ De Marcel Berlanger jusqu’au 27 mai au BPS22, boulevard Solvay, 22 à Charleroi. Ouvert du Ma-di de 10-18h. www.bps22.be

[1]Il s’agit de la pièce ‘Iwona, une Opérette électronique’ écrite et mise en scène par Françoise Berlanger.