L’esprit du trou paru dans L’art même #75

L’esprit du trou

 

Les films et les performances de Pauline Curnier Jardin (°1980, Marseille) appartiennent au domaine de la fiction. Ils empruntent au théâtre, au cabaret et au cirque pour tendre à l’œuvre d’art totale en mélangeant images, textes, musique, danse, lumières et couleurs. L’artiste crée aussi des environnements – petit chapiteau, porte en forme de main, siège douillet et anthropomorphique -, véritables dispositifs de vision qui accentuent encore le désir de totalité et évoquent certaines théories du cinéma expérimental des années 20[1]. Les sujets de ses œuvres résultent de recherches libres et approfondies et s’attachent à des lieux, des personnages, des événements ou tout cela à la fois. Chacune d’elles est accompagnée de dessins et de peintures exécutés conjointement à sa réalisation. Pour sa première exposition en Belgique, l’artiste présente actuellement au KRIEG (Hasselt) You think you are within in me now qui réunit le film Grotta Profunda. Les humeurs du gouffre dans une partie du dispositif que l’on a pu voir à la dernière Biennale de Venise, une peinture qui lui est associée et un film tout récent, Teetotum.

 

Les premières images de Grotta Profunda. Les humeurs du gouffre (30’) s’attachent à Bernadette Soubirous qui a témoigné de 18 apparitions de l’Immaculée Conception à la grotte de Massabielle en 1858. Le personnage, ici interprété par un homme, possède tous les attributs de l’abondante iconographie photographique qui a accompagné sa célébrité[2] : agenouillée, extatique, la tête couverte d’un lourd voile rustique. Les images en noir et blanc, sont entourées d’un halo qui évoque autant le cinéma des origines qu’un point de vue à partir de l’intérieur de la grotte. Bernadette, captivée par sa vision pénètre dans la caverne et la voix de la Vierge l’appelle : « Viens petite visionnaire viens… Viens vers moi. Tu crois être en moi maintenant, mais les choses se sont retournées, ceci n’est pas mon corps, je ne suis pas toute la vérité… ». Le film bascule en couleur, la petite sainte se métamorphose en « œil sur pattes » et le voyage initiatique débute. Il s’agit d’un voyage intérieur et si le lieu qu’elle pénètre n’est pas le corps de la Vierge, son espace possède toutes les caractéristiques de l’intérieur du corps tel que l’on se l’imagine – lumière rougeâtre, formes organiques façonnées par la circulation des fluides. Avec ses galeries creusées par l’eau, ses stalactites goutant en permanence, la caverne devient la matrice de la quête des origines qui va plonger le personnage (et le spectateur) dans toute la mythologie des grottes. L’artiste déclare : « je m’étais mis pour objectif de définir plastiquement ce qui est grotte : être grotte, penser grotte, etc. Les grottes sont liées au chamanisme, il y a des mythologies pyrénéennes, païennes d’apparition de fées à l’entrée des grottes. La grotte est toujours un lieu magique ; dans un trou il y a toujours un mystère, le trou déjà, l’esprit du trou ». L’œil va ainsi rencontrer, parmi de nombreux personnages fantasques, Sirène-Singe figurant les débuts balbutiants de l’espèce humaine, Chocolat-Vanille, les jumeaux du destin nés d’un même cornet originel, Vénus de W en quadrupède inversé ou la mort sous la forme d’une araignée. La bande-son, extrêmement élaborée[3], y participe pleinement. Elle se compose de polyphonies originales (les voix de la grotte), d’une partie bruitiste et de morceaux de quatre groupes de musique expérimentale[4].

L’artiste résume tout le travail d’élaboration du film par la question qui l’a guidée : « qu’est-ce qui est grotte dans la vie ? ». Dans les recherches menées par Pauline Curnier Jardin lors de la construction du film, on trouve les grottes maniéristes. Ces grottes artificielles se sont multipliées en Italie au XVIe siècle et sont faites de fausses stalactites et concrétions, de figures qui surgissent de l’informe. L’art ne cherche ni n’imite la nature, mais tend à la surpasser et à l’esthétiser. Dans les grottes réelles, le visiteur découvre formes et figures qu’il se plait à discerner dans les agencements naturels alors que dans les grottes maniéristes, celles-ci sont construites et démultipliées. De la même manière, dans Grotta profundis, certaines images apparaissent tout d’abord comme des abstractions – purs jeux de formes et de couleurs -, puis un changement dans l’éclairage ou une adaptation de la mise au point fait poindre une figure. Des dispositifs automates animaient jadis les grottes maniéristes ; dans le film, Pauline Curnier Jardin met en scène une véritable danse des parois. Les images en miroir ou en reflets sont nombreuses et affirment l’apparition/disparition des visages. Ici, comme dans l’esthétique du XVIe siècle, la grotte est en même temps le lieu de l’effroi – l’Enfer – et celui de l’allégresse – l’antre souterrain d’où surgissent Zéphyr et Flore pour métamorphoser l’hiver en printemps.

Le second film, Teetotum, très court (3’), a été réalisé avec les rebuts d’un précédent : des images grand-guignolesques campent un cirque au travail avec son décor de strass, de couleurs et de lumières. Il en émane une inquiétante étrangeté. Car si la dompteuse est assoupie dans un transat, elle se sert de son fouet pour faire fuir les insectes et les jeunes jongleuses qui pratiquent le hula hoop s’entaillent le cou à chaque passage du cerceau. Le montage est nerveux, il laisse aussi une place importante aux gros plans sur des visages grimaçants ou sereins, maquillés de couleurs tendres qui contrastent avec leur gorge sanguinolente.

Colette Dubois

 

Pauline Curnier Jardin, You think you are within in me now, jusqu’au 29 mars

KRIEG

Elfde-Liniestraat, 25

3500 Hasselt

Du lundi au vendredi de 9 à 18h

krieg.pxl-mad.be

[1] D’Abel Gance à Marcel Duchamp en passant par Moholy-Nagy.

[2] La jeune fille était aussi la proie des nombreux photographes qui lui faisaient reproduire en studio son attitude lors des apparitions : la voyante était aussi vue, jusqu’à devenir ce que l’artiste décrit comme « une martyre de la photographie, de la vision ».

[3] Dans le cadre de l’exposition du KRIEG, la bande son fera l’objet d’une édition limitée sur vinyle.

[4] Les mélodies polyphonique sont de Claire Vailler, les bruitages de Vincent Denieul. Les quatre groupes sont : Déficits Des Années Antérieures, JADA, Unit Moebius et Tejii Ito.