‘Dans l’atelier de Geta Brătescu’ paru dans Flux News #74

Geta Brătescu, Lady Oliver in her travelling costume , 1980-2012. Courtesy of the artist, Galerie Barbara Weiss (Berlin), Ivan Gallery (Bucharest

Les grandes expositions de l’été 2017 ont permis à un large public de découvrir l’oeuvre de l’artiste roumaine Geta Brătescu . Sa longue carrière lui a permis de développer une oeuvre multiple qui comprend des dessins, des collages, des gravures, de la tapisserie, des objets, des photographies, des films, des vidéos, des performances et des textes. A la biennale de Venise, elle occupe le pavillon roumain, une exposition monographique qui se prolonge à l’Institut roumain de Culture et de recherche humaniste situé au Palazzo Correr. Elle est également présente à la documenta : à Athènes, on pouvait voir ses oeuvres au musée national d’art contemporain, à Kassel, une salle de la Neue Galerie lui est consacrée. A partir du 16 septembre nous pourrons approfondir ou découvrir son oeuvre au MSK de Gand avec « Un atelier à soi », une nouvelle exposition de l’artiste conçue par Catherine de Zegher.

Figure centrale de l’art contemporain roumain, Geta Brătescu est née en 1926 à Ploiești, une petite ville au nord de Bucarest. Elle a étudié à l’Ecole des Beaux-Arts de Bucarest et à la faculté de Lettres et de Philosophie. Isolée dan le bloc soviétique, elle voyagera peu, mais la richesse artistique et les paysages d’Italie la marqueront profondément. Elle apparait sur la scène internationale au début de cette décennie avec e.a. sa participation à la Triennale de Paris (2012), aux biennales de Moscou et de Venise (2013).

Catherine de Zegher, dans l’essai qui accompagne l’exposition, relève l’originalité de sa démarche et la parenté qui l’unit à d’autres artistes femmes des vingtième et du vingt-et-unième siècles. Face aux troubles politiques et sociaux qui ont émaillé l’histoire récente et marqué les corps et les esprits, the work of some women artists featured remarkably similar material processes that addressed alterity by using subtly subversive methods. One of these women artists is Geta Brătescu  (…) Instead of responding with traditional models and reaffirming obsolete conventions of pictorial representation, she formulated an independent voice and addressed the in-between space of life and art, the public and the private, the feminine and the corporeal, the abstract and the real, the subject and the object. En effet, loin de produire des pièces qui veulent témoigner de façon (trop) littérale des questions géopolitiques et sociales en évacuant la question de la forme – ce qui, à mon sens, revient à produire avec les moyens actuels un nouveau réalisme réactionnaire -, Brătescu répond aux troubles de l’époque par une forme de résistance dont seul l’art est capable[1] rejoignant en cela les grandes figures féminines de l’art contemporain : Martha Rossler, Nancy Spirro ou Louise Bourgeois (e.a.).

 

L’atelier

En nommant l’exposition « Un atelier à soi », la commissaire paraphrase le titre de l’essai de Virginia Woolf, « Une chambre à soi ». La chambre c’est un lieu – un bureau, un atelier -, c’est un espace personnel, consacré à la création, à l’abri des bruits du quotidien, mais qui peut se trouver connecté au monde, si la créatrice en ressent la nécessité. Sous la plume de Woolf, cette nécessité concerne la femme qui bénéficie moins souvent que l’homme de ces conditions premières de travail et qui doit, de toute façon, faire coexister ce lieu avec l’espace domestique. Geta Brătescu l’a installé dans son appartement mais ce lieu est a concrete/limited space, dedicated to the magic of forms ; and then, going beyond its walls, as an infinite virtual space of a personal mythology [2]. Elle l’évoque dans le titre qu’elle a donné à plusieurs recueils de textes – « Atelier continu », « Atelier vagabond » ou « L’arbre de la cour voisine » que l’on voit depuis la fenêtre de l’atelier. En 1978, elle a réalisé un film intitulé Atelierul qui confronte son corps à son espace de travail, tout à la fois cocon rempli des objets du quotidien et page blanche. Elle définit l’atelier comme une surface, un miroir, un véhicule, une salle d’exposition. Usine et scène, l’atelier est encore un athanor[3] : But what does it mean to be an artist ? It means being the receptacle in which there occurs the chemistry that transforms experience into expression. The fable of the alchemist, the transformation of gross matter into noble matter, into gold, is a story about art[4].

Geta Brătescu, Towards White, 1975, collection of the National Museum of Contemporary Art, Bucharest.

Mythologie et géométrie

A plusieurs reprises, Geta Brătescu va s’attacher à des personnages qui appartiennent à la littérature ou à la mythologie : Faust, Médée, Mère Courage, Philémon et Baucis. Plus récemment, elle a dédié une pièce à Didon – un petit morceau de velours noir coupé en bandes très fines est devenu une longue ligne, comme la peau de boeuf qui a servi à la création de Carthage par le personnage mythologique. Elle symbolise ainsi l’inventivité de la création artistique (et de la femme) : retourner une situation donnée et décevante pour en faire un futur fertile. Les figures féminines la retiennent particulièrement. Il ne s’agit pas d’illustrer le récit, mais de puiser dans sa puissance évocatrice pour que la main de l’artiste s’anime et trace des signes – écriture ou dessin. Chaque fois qu’elle dessine, l’artiste éprouve le sentiment d’écriture. Son oeuvre est multiple, les outils qu’elle utilise aussi, mais la ligne est grand sujet qui sous-tend l’entièreté de son travail : Space is subject to the Line. Form is subject to the line. The line decides simultaneously on space and on form, on the blank and on the filled in[5]. La ligne est tout à la fois une trace, un signe, un mouvement physique et mental – un voyage -, un moyen d’expérimenter. Les 200 dessins réalisés les yeux fermés sont à cet égard remarquables, ils témoignent de la plus grande puissance poétique avec les moyens les plus rudimentaires.

Geta Brătescu, The Rule of the Circle, The Rule of the Game, 1985. Courtesy of Ivan Gallery (Bucharest), Barbara Weiss (Berlin). Photo : Stefan Save

C’est encore la ligne qui va mener l’artiste de la représentation de personnages – souvent comiques – à la géométrie de ses papiers collés eux aussi empreints d’humour. C’est encore elle qui mène au cercle – la série Regula Cercului, Regula Jocului dans laquelle un cercle quadrillé devient le support de morceaux de tissu collés, Carpati, un cercle fait de papiers de cigarettes fumées ou encore Vestigii, mélange de collage, de dessin et de gouache à l’intérieur d’un cercle. Ils emprisonnent, embrassent, fascinent l’artiste qui écrit : I lose myself in them. I cleanse myself in their abstraction and, in the same time, I color myself in their strictly formal joy ; I live in their combinatory generosity, I live not life but only what has been said about life[6].

Geta Brătescu a toujours travaillé avec des moyens simples, domestiques parfois (comme les tissus provenant de vêtements usagés qu’elle utilise dans ses collages). Cette économie de moyens va de pair avec une grande rigueur, une culture très riche, de l’humour et de la détermination. Son oeuvre rejoint celle des femmes artistes de sa génération et l’extraordinaire fraîcheur qui en émane la rend presque intemporelle. Autant de qualités qui font une grande artiste.

 

Colette Dubois

 

« Un atelier à soi » de Geta Brătescu du 16 septembre 2017 au 14 janvier 2018 au Museum voor Schone Kunsten, Fernand Scribedreef, 1 9000 Gent. Ouvert du mardi au vendredi de 9h30 à 17h30, du samedi au dimanche de 10 à 18h.

[1] Dans son intervention du 17/5/1987 à la FEMIS, communément titrée « Qu’est-ce que l’acte de création », Gilles Deleuze disait : « L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes. »

[2] Geta Brătescu, Apparitions, Koenigs Books, London, 2017, p. 175.

[3] L‘athanor également nommé fourneau cosmique désigne en alchimie le four utilisé pour fournir la chaleur pour la digestion alchimique.

[4] Brătescu, op. cit., p. 215.

[5] Ibid., p. 239.

[6] Ibid., p. 139.