‘A Liège, à l’Espace 251 Nord ‘Résurgences’ : une relation intime à l’art’ paru dans Hart #177

En associant des oeuvres contemporaines et des objets appartenant aux art traditionnels provenant d’Asie, d’Afrique, d’Océanie et d’Occident, l’Espace 251 Nord propose une exposition qui témoigne de la relation intime que son auteur, Laurent Jacob, entretient avec l’art compris dans son sens le plus large.

L’exposition s’intitule ‘Résurgences’. Un mot qui désigne les eaux d’infiltration, des rivières souterraines qui ressortent à la surface, parfois à plusieurs reprises ; des ‘sources’ qui se présentent comme une nappe d’eau sans fond, qui dorment dans un gouffre. Des eaux qui, à la fin de l’hiver peuvent surgir violemment. Tous ceux qui ont remonté le cours d’une rivière jusqu’à ce point de jaillissement ont pu éprouver cette sensation fascinante d’entrer dans un espace hors du temps. L’idée de résurgence préside au choix des pièces : les oeuvres de plus de 30 artistes se mélangent, de manière parfois indiscernable, à des objets – artificialia ou naturalia. Les éléments naturels détachés de leur environnement deviennent art par le geste qui les a sélectionnés. Ce mélange singulier de nature et d’artifice renvoie aux premiers ‘cabinets de curiosité’, à l’origine de la collection. Mais, contrairement à ces derniers, l’exposition n’est pas fermée sur elle-même, elle n’a pas pour objet la connaissance du monde – une visée universaliste -, mais elle incite à la jouissance du regard et par là, à une réflexion personnelle – une forme de connaissance de soi. L’exposition se présente donc comme une collection fictive, subjective et intime sachant que ce qui préside à la constitution d’une collection, ce n’est ni une logique, ni un savoir, mais une idée esthétique. Une idée qui ne peut pas et ne veut pas devenir un concept, qui ne se borne pas à rassembler des objets, mais qui est un principe d’invention productif, l’inscription d’une mémoire singulière et anachronique.

Contemporain et traditionnel

‘Résurgences’ réunit aux côtés des arts premiers et des éléments naturels , des oeuvres d’artistes présents sur la scène actuelle, des oeuvres de jeunes artistes (Noémie Vulpian, Sofia Boubolis ou Eva L’Hoest) et d’autres un peu oubliées ou discrètes (Roger Jacob, Michel Boulanger ou Patrick Regout). L’espace central ouvre le propos : on y trouve un mélange d’oeuvres contemporaines et de pièces appartenant aux arts traditionnels aux provenances variées, les formes arrondies, les disques (une forme de l’infini) dominent. Des sculptures s’alignent sur le sol ; sur un mur, une série de photographies de Thomas Chable – des paysages habités de sculptures phalliques – est disposée ; une pierre de meule du Néolithique, un petit tableau d’albâtre de Marc Angeli, une pierre bactriane et une pierre de rêve enchâssée dans son écran de table leur font face. Dans le vaste espace adjacent, la présence de la pierre reste centrale. Ici, l’intérêt pour les matériaux naturels rencontre la transfiguration de la matière dans des oeuvres anciennes ou contemporaines. Le lieu s’organise entre un paysage de Mars de Marcel Berlanger, ‘Peindre une forêt’, une toile libre d’Eric Duyckaerts et un dessin abstrait de Patrick Regout. Elles encadrent des sculptures parfois contemporaines, comme ces débris de béton, restes d’une performance de Wolf Vostell, mais surtout des pierres dressées aux formes a priori phalliques et surtout anthropomorphes reliant le féminin et le masculin. Une sculpture de Christophe Terlinden est posée à l’entrée d’une autre salle où l’on trouve face à face deux dessins, un grand cercle noir de Sofia Boubolis et l’apparition d’un disque blanc dans une surface jaune de Sébastien Reuzé. D’autres espaces du rez-de-chaussée sont meublés d’armoires et de vitrines et participent à l’accrochage qui prend ici des nuances plus ludiques : des objets sont placés dans des armoires entrouvertes auxquelles peuvent répondre de certaines oeuvres comme la double pièce – forme et contreforme – d’Eymon Douglas. Une collection de silex dans une vitrine surplombe une oeuvre faite de petits objets de papier mâché dans un écrin de Milius Rijs. Dans les caves, où l’exposition se poursuit, la question du corps et de l’intime est dominante. Une sculpture ‘synchrétique’ de Jacques Lizène émerge de sa caisse de transport comme si elle arrivait de l’autre bout du monde. Une série de trois formes en céramique de Charlotte Beaudry présentant l’une un nez, une autre deux bouches et la troisième, six paupières entrouvertes émerge d’un mur tandis que des pierres peintes de Babis Kandilaptis se dressent çà et là. Le jeu des colonnes dans l’espace en multipliant les configurations, démultiplie les dialogues entre les oeuvres.

‘Résurgences’ est une exposition rare, elle témoigne de ce que Laurent Jacob fait le mieux : proposer des choix résolument subjectifs, aller chercher des oeuvres étonnantes chez des artistes que l’on croit connaître, restituer une immédiateté à des objets immémoriaux et, à partir de tous ces éléments, donner à penser ce qui fait le genre humain.

‘Résurgences’ jusqu’au 24 février à Espace 251 Nord, rue Vivegnis, 251 à Liège. Ouvert me-sa de 14 à 18h. http://espace251nord.tumblr.com