‘Marie Zolamian au Mu.ZEE d’Ostende : Une archéologie singulière’ paru dans L’art même @74

Au fil de ses pérégrinations, Marie Zolamian développe depuis 2005 une oeuvre riche et singulière faite de dessins et de peintures, mais aussi de vidéos et d’installations parfois sonores. Ce travail prend naissance dans la rencontre de lieux et de leurs habitants, se développe dans des recherches libres et minutieuses et se matérialise dans des pièces empreintes de générosité et de subtilité . Le Mu.ZEE d’Ostende l’a invitée dans le cadre de sa série d’expositions ENTER. Sous le titre Bienvenue, l’artiste nous offre une rencontre approfondie avec quelques-unes de ses oeuvres récentes.
A Abwein, en Palestine, six jeunes garçons font visiter les ruines d’un château ottoman du 18ème siècle. A Flémalle, près de Liège, un homme raconte comment des bustes anonymes ont disparu et, quelques mois plus tard, ont réapparu. A Istanbul, des grands-parents arméniens de Turquie parlent du quartier dans lequel ils habitent. A Anvers, des religieuses entrecroisent leurs souvenirs. Ces voix et ces récits sont associés à des vitrines qui renferment des dessins (Checksi, Palestine), des photographies (Les bustes anonymes, Flémalle ou Les grands-parents imaginaires, Istanbul) et des peintures (Before after, Anvers). En contrepoint, la vidéo Les cracs des chevaliers montre la performance initiée par Zolamian où l’on peut voir les gamins d’Abwein faire visiter leur château au public de la Biennale Qalandiya. Sur les murs quelques peintures récentes de la série Zone d’ombre sont accrochées. Cette série aux couleurs profondes et travaillées dénote un plaisir de peindre et trouve sa source dans un subtil mélange des cultures orientales et occidentales, dans le croisement du passé et du présent, de l’Histoire et des histoires.


Rencontres
Lorsque Marie Zolamian découvre un lieu et qu’elle rencontre ses habitants, elle expérimente ce qu’elle nomme “l’auto-déracinement dans un monde globalisé”, elle tente de s’approprier une culture, des traditions pour fabriquer sa propre archéologie. Les modalités qu’elle met en oeuvre passent par un travail de recherche aussi libre qu’approfondi qui met sur le même plan l’accumulation des expériences, des formes (images et sons) et des affects. L’entrelacement de son histoire personnelle et de celles qu’elle recueille forme à la fois la base et l’aboutissement de son travail. Il est fait de traces: des enregistrements sonores (concomitants à tous les formats de ses oeuvres), des vidéos (Les cracs des chevaliers) et des photographies récoltées (Les grands-parents imaginaires) ou élaborées (les bustes anonymes). Il est aussi fait d’un imaginaire singulier qui s’incarne dans les dessins et peintures. Il peut s’agir de croquis rapides, ce que l’artiste a sous les yeux ou ce qu’elle imagine. On en trouve un bel exemple dans la série Checksi, qui, en de petits formats à la gouache et au crayon, mêle le souvenir du réel (l’attitude d’un corps, un geste, la couleur d’un paysage) et sa dérive vers l’imaginaire (des formes mi-humaines, mi-animales, l’envahissement de la page par une série de signes répétitifs dans une confusion assumée de la forme et du fond). Dans un registre similaire, l’on peut aussi rappeler la série de dessins ramenés de New York en 2009. La peinture, davantage travaillée, arrive, quant à elle, souvent plus tard, prolongeant ou terminant une série. En isolant un élément – un visage, des personnages qui interagissent, un élément architectural,…- ses toiles synthétisent ce va-et-vient entre recherches et imaginaire et y ajoutent un travail profond et jouissif de la couleur. “Tout mon parcours s’inscrit vraiment en parallèle de ma vie: avec les rencontres, avec les choses que j’apprends, que je vois. Avec la peinture, c’est un peu différent. La peinture nécessite quelque chose de plus stable” déclare-t-elle ainsi.
En passant par la création de formes, l’artiste construit pas à pas cette forme singulière qui fait sa vie et sa présence au monde. Dans ce processus, non seulement les lieux s’entremêlent, mais le passé appelle le présent et l’aujourd’hui amène l’hier. Ainsi, l’intérêt que Marie Zolamian porte au Moyen Âge depuis quelques années trouve son origine dans une information radiophonique.(dans un propos politique) Alors qu’Israël déclenchait les “opérations sur Gaza”, son ministre de l’intérieur Eli Yishai déclarait : “The goal of the operation is to send Gaza back to the Middle Age.” Au-delà du choc que l’artiste, tout juste rentrée de Palestine, ressent en entendant ces propos violents, elle se pose la question de savoir ce que cela veut dire, ce qu’est véritablement le Moyen Âge. Elle entame alors une recherche sur les formes de l’époque médiévale qui la mène aux dessins de la série Checksi contenant (aussi) le chaos actuel. Les séries suivantes jusqu’aux peintures actuelles en sont le prolongement.
Travailler, comme le fait l’artiste, sur les questions d’identité, d’accueil, de mémoire, de déracinement, donne une place particulière aux “Autres”. En les rencontrant, en s’emparant de leurs histoires, elle transmet leurs identités, leurs imaginaires et leurs vies actuelles. Ces “Autres” témoignent de leur vie par des rites, des mythes, des superstitions, autant d’éléments qui les ancrent dans un lieu précis et leur conférent une place dans un monde qui devient de plus en plus fragile. La force de leur présence dans l’oeuvre de Zolamian se mèle à la sienne propre pour affirmer une existence actuelle qui rejoint la nôtre. Comme le disait Giorgio Agamben, les autres sont “un passé dans le futur ou un futur dans le passé (…) Et ce passé futur est le seul présent que nous pouvons atteindre, s’il est vrai – comme il est vrai – que toute histoire est toujours histoire contemporaine”.
Colette DUBOIS

‘Bienvenue’ de Marie Zolamian au Mu.ZEE, 11 Romestraat à 8400 Ostende
www.muzee.be