‘La 14ème biennale d’art contemporain de Lyon : Flotter entre deux mondes’ paru dans Hart #174

De la Sucrière en bord de Saône au Musée d’art contemporain non loin du Rhône, en passant par un dôme géodésique au centre de la ville, Lyon déploie sa biennale. L’édition 2017 se place sous le signe des ‘Mondes flottants’ : ceux dans lesquels nous vivons – incertains et périlleux – et ceux que les artistes inventent. Et c’est sans doute là la plus belle leçon de cette biennale : les artistes inventent (encore, aussi, surtout) des mondes faits de formes et de sons.

Emma Lavigne, directrice du Pompidou Metz après avoir été conservatrice à la Cité de la musique à Paris et curatrice nombreuses expositions mêlant arts plastiques et musique, est la curatrice invitée à construire cette nouvelle édition de la biennale de Lyon. Pour la seconde fois, le mot ‘moderne’ sous-tend l’ensemble. Il va évoquer en elle deux espaces à la fois vastes et fermés – le loft de Yoko Ono et la Factory de Warhol. Ces lieux ont eu la particularité de générer des formes nouvelles pour penser le monde avant de leur permettre de s’échapper librement. En cherchant ce qui relie le ‘moderne’ et l’actuel, Lavigne met en avant ce qu’elle nomme ‘l’oeuvre ouverte’, héritage de la modernité qui appelle la circulation des flux, les va-et-vient dans l’espace-temps. Elle cite Baudelaire : « Le moderne c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immobile ». Il s’agit donc ici de fluides : l’eau, l’air, le son, le courant électrique et tout ce qui passe, s’amplifie, immerge. Convaincue que l’imaginaire, la poésie et l’art sont des révélateurs et des antidotes à l’instabilité des temps présents, la curatrice a réuni 83 artistes dont les oeuvres mettent en avant l’ouverture, la sensation, la musique, la façon dont les mondes intérieurs interagissent avec le monde extérieur.

Quelques artistes actuels se revendiquent d’artistes modernes. Ainsi l’installation d’Ernesto Neto est associée à des oeuvres de Jean Arp et de Calder. Neto propose ici une architecture immersive conçue pour les corps qui l’explorent ; elle-même est un corps pénétrable doux et lumineux où deux couleurs attirent en son centre. Aux côtés de ‘La Boîte-en-valise’ et ‘La Boîte verte’ de Duchamp, la Japonaise Yoko Mohri, a réalisé une variation en 3D du ‘Grand Verre’ composée d’un parapluie, d’une roue, d’une lampe suspendue, etc. ; tous ces objets entrant en mouvement par la force de chutes d’eau.

Espace et son

La façade de la Sucrière et ses murs intérieurs sont constellés de nuées. L’artiste portugais Marco Godinho les a formés en reproduisant un cachet circulaire portant les mots ‘Forever Immigrant’. La multiplication du motif évoque tous les migrants du monde, sa répétition rejoint les procédés poétiques et les nuages ainsi formés – des éléments poussés par le vent – appartiennent à la circulation infinie des flux. A la Sucrière, des matériaux s’animent sous l’action de l’air ou de l’eau. Ainsi, un voile de soie blanche ondule sous l’effet d’un souffle évoquant autant les nuages que la mer. Dans son prolongement, un réseau de fins tubes de plastique dans lesquels circule tantôt de l’eau, tantôt de l’air. Ces deux oeuvres de Hans Haacke occupent l’espace central. ‘Bateau-tableau’ de Marcel Broodthaers ou la maquette en plastique d’un sous-marin qui laisse se déverser du sel de l’artiste mexicain Damian Ortega y répondent. En contraste, on trouve l’installation faite du mâchefer récupéré par Lara Almarcegui à la Halle Girard, un bâtiment proche de la Sucrière actuellement en cours de démolition.

La prise en compte de l’espace trouve aussi sa résolution dans la circulation du son. A l’intérieur d’un des silos, la ‘Sonic Fountain’ de Doug Aitken emporte le visiteur dans une étonnante musique aquatique. Un large trou circulaire aux bords acérés, comme s’il résultait de l’effondrement d’une chaussée, est rempli d’un liquide laiteux. Au dessus, les flux provenant de robinets disposés en forme de grille ‘jouent’ en fonction d’une partition écrite. Le son est capté par des micros et diffusé en direct, il se mixe à la réverbération sur les parois du lieu. Un autre silo est occupé par ‘Flügel, Klingen’, une installation de l’artiste autrichienne Susanna Fritscher. Des hélices suspendues se déploient et se mettent à tourner jusqu’à former un cercle. L’accroissement de la vitesse fait disparaitre ses contours tandis que le son gagne en importance donnant littéralement à entendre la mesure de l’espace.

Il faut aussi mentionner deux oeuvres vidéo où réel et imaginaire s’entrecroisent. On doit la première au réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul qui présente ici une installation mêlant film et sculpture, un univers entre rêve et réalité, entre résistance au pouvoir et dépassement de la réalité quotidienne par le pouvoir du rêve (fût-il cauchemar). L’installation de Melik Ohanian brouille les sensations spatiales et temporelles. L’artiste a installé quatre écrans, chacun correspondant au travelling d’une caméra le long des quatre bords d’un toit de Brooklyn. Le mouvement des images qui décrivent des vagabonds rassemblés autour d’un feu racontant leurs aventures, mélange les gestes, les hommes et leurs récits, seul le paysage reste stable.

Musique et poésie

Au musée d’art contemporain, la musique est présente dès l’ascenseur. L’artiste et musicien Ari Benjamin Myers a composé un morceau musical, ‘Solo for Ayumi’, diffusé en continu. L’artiste, qui est aussi musicien, produit des oeuvres plastiques auxquelles se mêle la musique qu’il compose ou suscite. Ainsi, à la Sucrière, il avait créé ‘The Art’, un nouveau groupe de rock temporaire (le temps de la biennale) en recrutant via une petite annonce des étudiants en arts. L’installation de Cildo Meireles, au milieu du hall, se compose de radios empilées en forme de tour qui diffusent toutes une station différente. Elle figure autant la cacophonie que la diversité. La réactivation de l’installation sonore du musicien d’avant-garde américain David Tudor ‘Rainforest V’ présente un système d’objets qui placent le visiteur au coeur d’un univers sonore fait de sculptures dont l’une chante, l’autre croasse, une autre cliquète… L’espace d’exposition devient ainsi l’amplificateur de l’oeuvre.

La musique est aussi au centre des films de Bruce Conner. Son dernier film, ‘Easter Morning’ à la pellicule vibrante s’accompagne d’une musique de Terry Riley. L’autre, à la Sucrière, ‘CROSSROADS’ déploie toute la violence des images d’essais nucléaires à l’Atoll de Bikini dans le Pacifique. La bande son est aussi de Terry Riley à qui s’est adjoint Patrick Gleeson. L’artiste mexicain Fernando Ortega a filmé une flûtiste qui arrive dans un espace vide – une soufflerie -, installe son instrument et commence à jouer le Requiem de Kasuo Fukushima. La musique devient sujette aux variations de la force du vent.

Présents à la Sucrière et au Mac, comme une nouvelle notation musicale, les dessins et collages en grand format de Jorinde Voigt donnent à voir une grammaire visuelle où pensées, données scientifiques, phénomènes météorologiques et vitesse s’entremêlent dans une volonté d’inclure le temporel dans le spatial.

La poésie est un autre fil rouge de cette biennale. Marcel Broodthaers écrivait que le poète « Mallarmé est la source de l’art contemporain…il invente inconsciemment l’espace moderne ». On retrouve ici ‘La Pluie’, le beau film de l’artiste. C’est à la constitution d’une poésie ouverte et quotidienne que le dispositif de Rivane Neuenschwander invite le visiteur. En récoltant sur des photographies des mots de lutte et en les mettant à la disposition du visiteur, elle ouvre la possibilité d’un grand poème collectif. Jochen Gerz a tracé à la craie le mot ‘vivre’ sur le sol d’une petite salle, tandis qu’un texte est placé sur le mur du fond. Si le spectateur marche sur le sol pour atteindre le texte, il efface le mot, s’il ne le fait pas, il ne peut pas le lire (et donc ne vit pas). Chez Lygia Pape, la poésie passe par les formes et les performances. On retrouve sa ‘New House’ et ‘Divisor’, un drap qui devient un corps collectif – une bête à mille têtes. Sa forme ondulante nait de la multitude et des différences des participants dont les têtes émergent joyeusement.

Deux expositions sont associées à la biennale, il s’agit de celle de Lee Ufan à la Fondation Bullukian et celle de Lee Mingwei au Couvent de la Tourettte. L’artiste coréen s’y confronte à l’architecture de Le Corbusier qu’il juge ici particulièrement autoritaire et terrassante. A l’exception du réfectoire et de l’église, l’artiste n’installe aucune peinture, il s’attache à réagir à l’architecture tantôt en radicalisant la perception de l’espace avec des ardoises plates couvrant tout le sol, tantôt l’adoucissant (et le mettant entre parenthèses) par la construction d’une plus petite maison en papier japonais à l’intérieur d’une pièce en béton.

La biennale crée l’événement à Lyon et dans toute sa région. Le programme ‘Résonnance’ regroupe la scène artistique dans la région Auvergne-Rhône-Alpes et au-delà. Le programme ‘Veduta’ propose des prolongements à la rencontre des oeuvres. Deux expositions sont associées à la biennale. A l’IAC de Villeurbanne, l’exposition ‘Rendez-vous’ met la jeune création à l’avant-plan. Sur les 20 artistes qui y sont réunis, dix vivent en France et les dix autres ont été choisis par dix commissaires de biennales internationales. On retiendra particulièrement le travail vidéo d’Hicham Berrada : des formes géométriques mouvantes, entre éruption et explosion obtenues en filmant des ferrofluides avec la technique du slow motion. L’installation de l’artiste congolais Sinzo Aanza ‘Projet d’attentat contre l’image ?’ confronte littérature, photographie et objets et offre de multiples interrogations sur la culture et l’identité de son pays et du monde occidental.

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