Eleni Kamma

De la politique et des perroquets

De quoi parlent les architectes ? Que chantent les chorales dans les petites villes suédoises ? Une portée musicale peut-elle servir de cage à un perroquet ? Une caméra qui balaie lentement des espaces y cherche-t-elle quelque chose ? Et quels sont les liens entre tous ces éléments ? Dans l’installation ‘P like Politics, P like Parrots’, l’artiste Eleni Kamma (Athènes °1973, vit à Bruxelles et Maastricht) associe deux vidéos, une installation sonore et des dessins comme autant de parties qui forment un ensemble tout en permettant à chacun des éléments de conserver sa puissance propre.

Le travail d’Eleni Kamma se caractérise par l’association d’éléments qui appartiennent à la culture au sens large – parfois certains d’entre eux relèvent d’une culture particulière – qui entraînent donc avec eux un certain nombre de présupposés. Ils peuvent aussi bien relever du texte, de l’image ou du monde des objets domestiques. En les extrayant de leur contexte, Kamma leur attribue une puissance poétique; en les associant, elle ouvre à la fabrication d’histoires. En cela, son travail est proche du montage cinématographique au sens où Dziga Vertov ou Jean-Luc Godard ont pu le pratiquer : la création d’interstices dans lesquels se niche l’essentiel. Ils déconstruisent les idées reçues et défont la passivité du visiteur/spectateur.

Dans la première vidéo, ‘Malin and Tor : Two architects in conversation’, deux architectes d’abord discutent de la crise de l’architecture contemporaine en regrettant sa propension au spectaculaire, ensuite leur échange glisse sur le succès que rencontre, dans la société suédoise, la pratique chorale. Ils y voient un espace d’expression individuelle et collective exemplaire de nouvelles relations sociales. Tandis que leur dialogue se déroule, la caméra explore lentement l’espace d’une salle d’exposition en plein montage sans se préoccuper de ce qu’elle filme – des silhouettes s’activent, un mur occupe tout le cadre, une fenêtre jette une lueur au loin, etc. La disjonction de l’image et du son paraît flagrante tant leur conversation feutrée s’éloigne des bribes de construction que l’on aperçoit, mais nous ignorons quel en sera le résultat. La seconde vidéo ‘P like Politics’, comme une réponse à l’évocation des chorales par le couple d’architectes, nous plonge dans la répétition de l’une d’entre elles. A l’image, la même exploration lente de l’espace laisse apparaître un lieu plus ‘habité’ – du mobilier de bois blond, des tapis, du parquet – ; d’un léger brouhaha, un chant ou plutôt la scansion rythmée d’un texte émerge. “Paper Rock Scissors” – mots récurrents du récitatif – donnent le ton. Les mots qui se suivent commencent par P (president, power, progress, policy, etc.) et viennent tous d’un discours de G.W.Buch de 2003. Là encore la disjonction est présente entre l’attente que les architectes projetaient sur la chorale et les mots que ces derniers enchaînent. Entre les deux, des perroquets peints sur des partitions reflètent plus qu’ils n’illustrent un conte persan que l’on peut écouter. S’ils servent de trait d’union entre les deux vidéos, ils sont aussi la métaphore et le questionnement de la notion de liberté au coeur des questions soulevées par l’installation : celle d’un vivre ensemble dans notre espace/temps.

‘P like Politics, P like Parrots’ s’accorde avec une grande justesse à la Maison Grégoire. L’installation se déploie dans le rez-de-chaussée de cette architecture non spectaculaire, un lieu privé rendu public le temps des expositions, un lieu encore où les déplacements sont circulaires, doublant ainsi les mouvements panoramiques des deux films. La translation contenue dans le travail d’Eleni Kamma se dédouble ainsi dans les déplacements du visiteur.

Colette DUBOIS

Paru dans <H>art, #102, 2012