Jim Lee

Jim Lee

Les questions de peinture sont inépuisables, elles surgissent à chaque rencontre avec un tableau, avec l’œuvre d’un peintre, elles participent du plaisir du regardeur. S’il leur arrive d’être formulées (c’est finalement assez rare), elles restent singulièrement ouvertes. Les réponses qui surgissent ne valent jamais que pour ce peintre-là, mieux, pour ce tableau-là, celui qui se trouve sous mes yeux. Bien sûr, elles sont informées par toutes les autres peintures que j’ai pu voir, mais le seul secours que l’histoire de la peinture m’apporte alors, c’est celui d’un catalogue de pans de couleurs, de matières, d’agencement de surfaces. C’est-à-dire des rapports et des positions, ceux du peintre à ce qui l’entoure, les miens dans l’espace et le temps d’une contemplation particulière. On rapproche souvent la peinture de Jim Lee du minimalisme et, pour mieux l’en distinguer, on y accole des qualificatifs – ésotérique, folk,… C’est que, comme chez les minimalistes, on retrouve chez lui la question de la forme, celle du “specific object” cher à Donald Judd – what you see is what you see. On pourrait tout aussi bien, en regardant au delà des formes, lui coller l’adjectif informe1 . Pour ma part, je préfère parler de formation. Car la peinture de Jim Lee est un phénomène vivant, toujours en train de se faire et d’échanger avec ce qui l’entoure. Formes contre formes, matières contre matières, rien ici n’est pacifié (ni d’ailleurs esthétisé) : les matériaux hétéroclites – cela va du bout de bois à la toile trouvée, du ruban adhésif aux agrafes, de la peinture à l’huile à la sciure -, les coutures entre les pans (plans) comme des cicatrices, sont autant de déchets et de traces de la vie. Mais quand l’artiste crible la surface de la toile de petits trous, il n’y a là aucune agressivité vis-à-vis du support de la peinture, (comme c’était le cas chez Fontana), son geste oscille entre le joyeux picotage d’un enfant qui a décidé de ne pas suivre la ligne et une douleur piquante. La poésie qui se dégage de ses pièces rejoint celle, délicieusement absurde, de leurs titres – “Spoon fed”, “Crawlspace”, “Good blud, bad blud”.

Jim Lee aime travailler dans le lieu même de l’exposition, comme il l’a fait ici. C’est pour lui une façon de confronter ses gestes de peintre à ce que son regard embrasse lors de ses déambulations urbaines – un chantier, une centrale thermique, un étal de poissons, un ensemble de pans de murs plus ou moins sales et tagués, la surface brillante d’une carrosserie ou le réseau du traçage au sol d’un terrain de basket. Tous ces éléments résonnent avec les peintures, rien n’est à jeter, à dissimuler. Il décale le tableau du mur par des dispositifs précis et toujours différents – fils de fer courbés, astucieux bricolage de petits bois. Il le laisse reposer sur le sol – une toile peinte et cousue en coussin s’affale contre un mur, un panneau repose sur deux tiges, prêt à défiler dans une manifestation. Autant d’astuces mises en œuvre pour que l’envers vaille bien l’endroit. De même, la tension de la toile sur le châssis laisse voir ses bords effilochés. Il enveloppe aussi – un paquet de dessin dans du plastique attaché avec du scotch ou la moitié d’un tableau précautionneusement emballé dans un tissu molletonné. Récolter, couper, piquer, coller, peindre : les choses prennent forme, se déforment, s’informent. Ce qui tient chez elles du bricolage relève aussi de son sens ancien “le verbe bricoler s’applique au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle”2 .

Dans l’exposition, les pièces se côtoient, trouvent à vivre ensemble dans ce que l’on pourrait nommer une “installation”, mais alors le terme est plutôt à prendre dans le sens de l’occupation d’une chambre d’hôtel, avec son caractère éphémère et toujours modulable, à rejouer à chaque voyage. Entre abstraction et science du concret, entre recouvrement et détournement, entre formes voulues et précises et jeu avec les accidents de la matière sur la surface, Jim Lee tisse un échange permanent entre la peinture et la dynamique du réel, la vie en somme.

Colette Dubois, décembre 2011.

1 Dans le sens précis que Georges Bataille assigne à ce terme dans la revue Documents.

2 Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage.

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