Image du pouvoir/pouvoir des images

Avec ‘Feuilleton’ (dont le nom en lettre rouges s’inscrit sur le fronton du pavillon), Angel Vergara et Luc Tuymans, son commissaire, n’ont pas obtenu le lion d’or. Mais le pavillon (cette fois vraiment) belge n’en reste pas moins un des meilleurs de cette 54ème biennale : actualité du propos, justesse de sa présentation, intelligence de l’ensemble. Si les nombreuses références littéraires et télévisuelles au titre ont déjà été longuement commentées, il s’agit aussi d’un épisode supplémentaire au feuilleton de la peinture qui prend ici la forme de fresques, d’actions et de traces.

Pour Vergara, la fresque est toujours un accompagnement de l’action, un journal de bord de la réalisation où il note, en mots et en images, ce qui l’environne lors d’un travail, qu’il s’agisse d’une performance ou de l’occupation d’un lieu. Les deux fresques de ‘Feuilleton’ se composent d’un fond bleu qui évoque la lagune (l’ici et maintenant de sa réalisation), on y retrouve outre les noms des sept péchés capitaux (le sous-titre de ce feuilleton), des mots glanés dans l’actualité, des numéros, ce qu’il définit comme la “cartographie mentale et visuelle du travail”.

L’espace principal est occupé par la projection : sur sept écrans verticaux placés en hauteur et accolés les uns aux autres, sept montages très serrés d’images noir et blanc puisées dans l’actualité défilent. On y reconnaît des politiciens, des stars, on assiste à des meurtres, des scènes de guerre et d’émeutes. Les bandes-son se mélangent en laissant surgir de l’ensemble une détonation ou quelques phrases. Sur les images, devant elles, un pinceau pose des taches de couleur, soulignant tel ou tel contour, insistant sur l’un ou l’autre détail. La peinture s’accumule et masque ce que le geste soulignait, elle prend la place de l’image du monde jusqu’à ne plus laisser visible que des fragments du fond et la présence de la bande son. C’est une peinture action qui inscrit le geste dans le tableau et si elle cache ce que l’on a tendance à prendre pour la réalité du monde, elle le relie à la seule vérité que nous puissions éprouver : notre présence dans l’ici et maintenant. La surface transparente qui reçoit la couleur se pose comme interface entre les images, l’artiste et le spectateur. Elle réagit comme une pellicule sensible qui retient le résultat de l’attention de l’artiste, la transforme en peinture et nous la livre. On retrouve ces peintures dans les espaces adjacents, accrochées à une certaine distance du mur, seules ou superposées. Chacun de ces tableaux singuliers a été réalisé dans un temps égal à celui de la projection d’un film, il le redouble et instaure un espace de projection pour le spectateur – celui du vide des images.

Pasolini

Le sujet de ‘Feuilleton’, les sept péchés capitaux, réfère à l’interdit et à sa transgression, pour Vergara, “ce que l’on ne peut pas faite, ce qui est interdit, c’est ce qu’il faut mettre en peinture !” Chacun de ces petits films s’attache à un péché particulier, il en pose le cadre et les acteurs, à partir d’un matériel filmique identique. Parmi les images, on remarque la présence récurrente de la figure de Pasolini (1922-1975) et c’est sur sa déambulation que l’image disparaît dans une neige cathodique pour laisser place à la peinture. L’écrivain-cinéaste, en véritable visionnaire, luttait contre la pesanteur des gens, des choses et du monde dans une époque qui oscillait déjà entre bêtise et faux semblants, il dénonçait l’évacuation de la culture populaire par la culture de masse et attribuait au conformisme de la société de consommation un rôle pire que celui joué par le fascisme. La force de sa présence agit à la façon d’un commentaire sur les images du fond. Ce qui est derrière la peinture de Vergara, ce n’est pas l’indistinction de la rumeur du monde, mais plutôt celle de son vacarme qui lui enlève toute réalité. La peinture, parce qu’on assiste à son élaboration, parce qu’elle est matière, cherche à nous la restituer.

Du meilleur au pire

A chaque édition de la biennale de Venise, Lino Polegato propose une intervention d’artiste(s). Cette fois, sous le titre ‘The Last Time’, il a proposé une projection/performance de Pol Piérart sur l’île de San Servolo. Un de ses films, ‘Naître, vivre, mourir’ (2001) – une traversée tragi-comique de la condition humaine en dix minutes – a été projeté sur le dos de l’artiste, référant en cela à la performance de Fabio Mauri qui, en 1975, avait projeté le film de P.P. Pasolini, ‘l’Evangile selon St Matthieu’, sur le corps du cinéaste, mettant en jeu, comme l’a fait Pol Piérart, les notions de corps, de toile et de suaire. On ne peut que regretter le caractère trop confidentiel de ce moment chargé d’émotion qui est passé pratiquement inaperçu au milieu des événements clinquants de Venise.

Plus agressifs, ridicules et suffisants, quelques artistes liégeois, se définissant comme “some of the best Belgian artists” ont cru bon de distribuer une carte postale affirmant leur présence à Venise. Dans la même veine, la Communauté française a tenté d’inventer, de définir et d’académiser une tendance qui serait représentative de l’art dans la partie francophone du pays avec un petit livre intitulé ‘Art d’attitude. De Marcel Broothaers à Selçuk Mutlu’. Le ministre-président, Rudy Demotte, à qui on doit l’initiative de l’ouvrage, le justifie comme une manière de dresser “la toile de fond sur laquelle s’inscrit, dans toute sa singularité, la figure d’Angel Vergara”… Englober de véritables artistes dans une catégorie douteuse, les associer à des histrions n’apporte rien à personne. Pour ma part, j’y vois une malheureuse tentative de mettre en place une sorte d’art officiel francophone. Il serait temps de comprendre que seuls les pays totalitaires ont un art spécifique (comme on peut le voir, dans cette même biennale, au pavillon iranien) !

Colette DUBOIS

‘Feuilleton’ d’Angel Vergara au Pavillon belge, Biennale de Venise jusqu’au 27 novembre.

Paru dans <H>art #83

A LYON, UNE TERRIBLE BEAUTE EST NEE

De la Sucrière à l’usine T.A.S.E. de Vaulx-en-Velin, en passant par la fondation Bullukian et le musée d’art contemporain, la 11ème biennale de Lyon déploie avec bonheur les œuvres de 78 artistes européens, africains et surtout sud-américains. Compte-rendu à chaud…

C’est dans un poème de W.B. Yeats, écrit il y a près de 100 ans, que Victoria Noorthoorn, la commissaire de cette 11ème édition de la biennale de Lyon, en a trouvé le titre. Dans “Pâques 1916″, le poète irlandais répondait à l’insurrection sanglante contre l’occupant britannique. Il le faisait sans prendre une position tranchée, à chaud, en laissant affleurer ses incertitudes, mais en affirmant “une terrible beauté est née”. Ce titre, en forme d’oxymore, est aussi le programme de cette biennale : le mot “beauté”, presque tabou dans l’art contemporain, y est affirmé avec force, ce qui est courageux et séduisant.
Victoria Noorthoorn , peut-être parce qu’elle vient d’Amérique latine, peut-être aussi parce que pour elle, tout n’est pas de l’art et qu’être artiste suppose, entre autres, de prendre des risques , bouscule le cynisme et une certaine paresse qui ont cours dans le rapport à l’art et au monde en Europe occidentale. Si elle prend acte du chaos qui nous entoure, elle s’en sert comme d’un levier pour passer du drame à l’énergie, de la noirceur à l’humour en dessinant un chemin vers l’utopie. Ses choix et la qualité de ses accrochages manifestent la grande confiance qu’elle place dans l’art et dans les artistes. Avec eux, Victoria Noorthoorn revendique le “rôle primordial de l’imagination comme principale force d’émancipation et support essentiel de la connaissance”. Au fil des quatre lieux de cette biennale, à suivre comme un jeu de piste, les œuvres des 78 artistes qu’elle a sélectionnés trouvent à se déployer et à nouer d’intenses résonnances les unes avec les autres.

Scénarios de notre temps
A la Sucrière, c’est de manière plutôt narrative et souvent en relation au théâtre – des scénographies, des rôles, des événements – que les artistes abordent l’état du présent, ses incertitudes, ses drames. Les puissances du faux (qui révèlent tant de vérités), les artifices ont le pouvoir de générer des lectures plurielles particulièrement fécondes. Avant même de pénétrer dans le bâtiment, on remarque sa façade peinte d’un quadrillage gris et noir légèrement oblique. Sur des bandeaux rouges, à une certaine hauteur, on peut lire “témoin”, “l’imprésario”, “surveillant”, “pitoyable martyr”, “employés”, “gardiens” – des typologies plus que des acteurs, rencontrés par l’artiste colombien Bernardo Ortiz dans une nouvelle de Kafka, “L’artiste du jeûne”. Au-delà du texte qui sert de point de départ, ces rôles réfèrent au bâtiment lui-même – un ancien entrepôt portuaire – et à la situation de la biennale. La nouvelle de Kafka devient tout à la fois un portrait générique de l’artiste et de son interlocuteur, le visiteur, sans oublier toute l’équipe de la biennale.
Dès l’entrée dans l’espace d’exposition, “Kulissen”, l’œuvre de l’Allemande Ulla von Brandenburg, nous met dans la position inconfortable d’être à la fois acteur et spectateur. Nous devons franchir une succession de rideaux colorés pour accéder au lieu, nous y pénétrons donc par les coulisses et la scène qui nous attend à la sortie est encore un décor – un cylindre monumental forclos qui n’est pas sans évoquer le premier studio de cinéma, la Black Maria. Cette œuvre du polonais Robert Kusmirowski restera opaque tant que nous nous trouverons au rez-de-chaussée, elle ne dévoilera son contenu qu’à partir des balcons de l’étage supérieur – une étrange bibliothèque avec des livres sur des étagères ou sur le sol, des provisions de bois et, au centre, un ancien poêle. S’agit-il d’un lieu où l’on brûle les livres interdits, d’un décor pour un film d’époque, pour un film d’anticipation ou d’une image du futur ? Derrière le cylindre, la performance conçue par Laura Lima : au travers du rez-de-chaussée, des sangles partent des piliers. Tout au bout, un acteur nu s’agite et on ne sait pas s’il cherche à se défaire des liens qui entravent ses mouvements, à détruire le bâtiment ou à l’emporter avec lui.
Une véritable représentation théâtrale de la pièce la plus courte, “Breath” de Samuel Beckett dans une mise en scène de Daniela Thomas, se déroule régulièrement dans un amphithéâtre créé pour l’occasion. Mais si la “Nonette de Bruges” de Guillaume Bijl semble attendre de jouer son rôle, endormie à côté de sa vitrine pleine d’objets sulpiciens, l’idée de théâtre – de jeu, d’artifice – prend aussi corps dans plusieurs vidéos. L’artiste Sud-africaine Tracey Rose, le corps peint en rose interprète l’hymne national israélien le long du mur entre Israël et Palestine, dans une autre vidéo, elle chevauche un âne dans un jardin d’Éden. Un travail qui mêle critique politique et burlesque. L’étrange machine de Julien Discrit, un volume couvert de miroirs, roule à travers bois et les pensionnaires d’un centre psychiatrique jouent les conditions de l’enfermement dans “O Rinoceronte de Dürer” de Javier Téllez. Les peintures de Lynette Yiadom-Boakye définissent des rôles et les poèmes muraux d’Augusto de Campos (qui ponctuent tous les lieux de la biennale) ouvrent à une multiplicité de lectures, de scénarios pour le présent.
En ville, la Fondation Bullukian répond à ces histoires-constats de la condition humaine en ce début de 21ème siècle en proposant des utopies et des visions d’avenir. Les deux architectes, Richard Buckminster Fuller et Yona Friedman inventent chacun des propositions pour une meilleure manière d’habiter le monde, que le Colombien Nicolas Paris commente avec une table d’atelier remplie de dessins, d’objets créés et trouvés.

Des formes qui pensent
Au Musée d’Art Contemporain, la parole est donnée aux formes : c’est en contournant une partie du plancher relevé à 90°, “Sin Titulo (El dia como un hueco en la mitad de la noche)”, une installation du Colombien Gabriel Sierra, que l’on pénètre dans l’exposition. Si, ici comme ailleurs, les œuvres parlent de notre présent, l’accent est mis sur les éléments essentiels de la création : des lignes, des volumes, des images, des sons à partir desquels le discours va pouvoir s’articuler. “The Re-education Machine” d’Eva Kotatkova, à partir de sculptures, de dessins et de collages, traite des relations entre le corps et l’environnement social en révélant les structures invisibles et mécaniques qui dominent nos postures. Le travail de Fernando Bryce, “L’humanité” consiste à renverser le rapport entre reproduction technique et unicité en recopiant à la main les unes de journaux ou les affiches, des archives des années 30 à 50.
La question de l’équilibre et du centre de gravité conduit les recherches de Luciana Lamothe et de Katinka Bock. L’image mouvante est aussi présente. Scientifique chez Christoph Keller qui travaille à partir des archives lacunaires de l’hôpital de la Charité de Berlin pour mettre en scène la difficulté à raconter à partir de documents partiels (ce qui revient à se demander comment raconter l’histoire). Outil d’analyse du discours politique, particulièrement réjouissant avec le film de Jose Alejandro qui nous montre un homme politique filmé lors d’un discours à l’assemblée, en ne conservant de la bande son que le bruit amplifié de ses mains frappant son pupitre. Musicale avec le seul long métrage réalisé par John Cage (en collaboration avec Hennig Lohner), une performance pour caméra et lumière, accompagnée de “103”, une composition “en 17 parties dans rapport aucun avec les 17 parties du film”.
Mais c’est le dessin – le point de départ de tous les arts visuels – qui est à l’honneur au musée. Les murs du troisième étage lui sont presque exclusivement consacrés avec des ensembles d’Elly Strik, de Marina De Caro, de Christian Lhopital ou d’Arturo Herrera, tandis que sur le sol, l’œuvre du Brésilien Cildo Meireles, “La Sorcière” envahit l’espace. Ce flux de 3000km de fil noir se répand dans toutes les salles et oblige le spectateur à enjamber et chercher son chemin pour s’approcher des dessins. La plus extraordinaire de ces salles apparaît comme la démonstration de la pertinence et de l’inépuisabilité du dessin. Parmi tous les dessins que Marlène Dumas a réalisé entre 1979 et 2004, l’artiste et la commissaire en ont sélectionné une centaine qui entrent en résonnance avec son poème “Contre le Mur” où elle affirme que “l’art est une manière de coucher avec l’ennemi”. En face de cette belle profusion, on découvre une rare et magnifique série d’esquisses à la mine de plomb de Giacometti.

Le présent du futur
L’usine T.A.S.E., une ancienne fabrique de soie artificielle située à Vaulx-en-Velin, accueille la biennale pour la première fois. Les lieux sont toujours en état de friche industrielle : terrains vagues, bâtiments alentours aux fenêtres cassées, et ça et là des bâtiments neufs qui témoignent des projets d’urbanisation en cours. Le cadre de l’exposition tient alors du paysage partagé – tous lieux du monde confondus – et de l’atelier. Et c’est bien un sentiment de “work in progress” qui domine ici, la présentation des propositions que les artistes sont occupés à élaborer pour vivre le présent.
Sur le terrain vague qui jouxte l’usine, l’Argentin Jorge Macchi a reconstruit une des allées du jardin à la française qui sert de décor au film d’Alain Resnais, “L’année dernière à Marienbad”. Le contraste généré par la coexistence d’une nature tellement domestiquée qu’elle en devient artificielle et le terrain où mauvaises herbes et déchets s’organisent spontanément recouvre celui qui existe entre réel et fiction. On peut en être l’acteur et déambuler au milieu de l’allée ou le spectateur en regardant l’œuvre à partir d’une plateforme dans la salle d’exposition. Le long d’une façade délabrée, la Brésilienne Lucia Koch a installé une affiche géante qui, par son format et par son matériau évoque l’écran géant d’un cinéma de plein air. Elle représente l’intérieur d’un carton vide – une projection du futur du lieu qui sera démoli pendant la biennale. Les deux installations jouent avec la perspective, une affaire de projection, donc de projet, même si celui-ci reste à définir.
Dans le bâtiment, la Brésilienne Laura Lima revient avec un étrange carnaval réjouissant de poulets qu’elle a affublé de plumes multicolores et qui vivent ainsi sous nos yeux. Les observations de l’artiste témoignent de changement de comportement chez la plupart d’entre eux : les timides s’extériorisent, certains changent de genre. Suffit-il de changer d’aspect pour changer d’ “être au monde” ? Cette nécessité de changement prend aussi corps dans le monumental poisson à deux têtes du Hollandais Michel Huisman qui prône la réunion de la rationalité et de l’affectivité.
Après le chaos vénitien d’ILLUMInazioni, où les œuvres succédaient les unes aux autres en laissant poindre une démission curatoriale de la part de Bice Curiger – comme si en relation à l’état du monde, on ne pouvait plus opérer de choix pertinent -, “Une terrible beauté est née” utilise ce même chaos pour ouvrir à des possibles – peut-être terribles, mais à vivre -, pour repérer, au milieu du désordre du monde, quelques lucioles prêtes à se multiplier pour nous éclairer .

Colette Dubois

Paru dans FluxNews #56