I.L.L.U.M.I.N.A.T.I.O.N.S

HD 9 min. Loop filmstill : Courtesy of the artist/la Biennale 2011 Austria. Copyright VBK Wien, 2011

Comme un refrain lancinant, deux mots ont accompagné mes flâneries vénitiennes : crise et chaos. Si l’on considère que la biennale de Venise est un des événements parmi les plus importants dans le domaine de l’art contemporain (et du point de vue de l’affluence du public et du retentissement médiatique – deux aspects liés à notre époque – c’est le cas), si l’on considère que l’art est reflet, loupe ou symptôme des mouvements du monde, il s’agit moins de faire l’inventaire de la crise et du chaos que d’en repérer quelques manifestations singulières et éclairantes.

Jeu de jambes
Un mur est dressé devant l’entrée du pavillon autrichien, s’il en masque l’issue, il ne la supprime pas. A l’intérieur, l’artiste, Markus Schinwald, a construit un labyrinthe blanc suspendu à un mètre du sol. Il ne concerne que notre torse et notre visage, mais si l’on se décidait à ramper ou à marcher à quatre pattes, on pourrait sans peine traverser les lieux. Cette architecture suspendue, comme soulevée, crée des recoins, des niches, où l’on trouve des portraits. Ces tableaux du dix-neuvième siècle ont été récupérés et trafiqués par l’artiste : une chaînette tire les commissures des lèvres d’une jeune femme vers un sourire énigmatique, une autre entoure le nez d’un jeune homme pour laisser pendre une perle dorée sous sa lèvre inférieure. Un accessoire s’accroche aux oreilles d’une belle pour former un menton protubérant, des personnages sont masqués sous un drap. En hauteur, des pieds de table en bois tournés s’accrochent aux murs du labyrinthe. Peintures et éléments de mobilier appartiennent au style “Biedermeier” en vogue au dix-neuvième siècle. Ses peintures pseudo réalistes et son mobilier confortable et fonctionnel transformaient les habitations en cocons isolés du dehors et surchargés des traces laissées par ses habitants et propriétaires . Ces éléments décoratifs semblent émaner des parois modernistes du labyrinthe, comme l’esprit de la Mitteleuropa surgit derrière l’installation. Une vidéo en deux épisodes, “Orient”, est projetée dans les espaces latéraux. On y voit un espace industriel moderniste en ruines dans lequel se meuvent des personnages muets, tellement encombrés par leurs vêtements et par l’architecture qu’ils en semblent prisonniers. Une voix récite, elle énumère les jambes dans tous leurs états – nouées, pendantes, suspendues, etc. – tandis que les acteurs cherchent à maintenir leur équilibre. Un homme voit sa jambe coincée dans un mur, un autre cherche le bon emplacement pour son pantalon – ni trop haut, ni trop bas. Chacun est seul parmi les autres, préoccupé de lui-même au milieu de l’usine abandonnée. Ces personnages ne recherchent pas la sortie – elle est sans doute encore plus masquée que celle du pavillon -, mais un espace, une liberté de mouvement. Le travail de Schinwald évoque immanquablement des écrivains comme Musil et son Homme sans qualité – des hommes et des femmes dépouillés de tout sens du possible – et le Freud de L’inquiétante étrangeté . L’Unheimlich est présente non seulement dans les tableaux et dans les pièces de mobilier, mais aussi dans les films et l’on sait que ce sentiment repose sur le principe du double, qu’il concentre deux significations – celle du familier, du confortable et celle du caché, du dissimulé – il contient surtout le “refoulé qui fait retour” .
Le travail poétique de Markus Schinwald se révèle être une fable philosophique de notre monde : les peintures de la bourgeoisie viennoise du XIX° siècle pointent tout un univers virtuel de prothèses, le labyrinthe qui impose un trajet ne s’adresse qu’au haut du corps. Le film, “Orient”, et ses personnages, apparaissent comme un miroir emblématique de notre position d’humain actuellement : seuls parmi les autres, parmi les ruines d’un monde qui n’en fini pas de disparaître. Nous pouvons nous prendre le pied dans une faille du mur et ne plus pouvoir bouger ou, comme cet homme, à la fin du film, décider de danser les claquettes au milieu d’un enchevêtrement de câbles électriques multicolores.

Au cœur du chaos
Si le pavillon italien a été quasi unanimement qualifié de scandaleux, c’est que, lui aussi, fait symptôme. Son commissaire, Vittorio Sgarbi, un proche de Berlusconi, connu pour son opposition à l’art contemporain a voulu montrer, à l’occasion des 150 ans de l’unité italienne un “état de l’art” en demandant à deux cent intellectuels de dresser la liste des artistes importants et il a présenté le tout dans le pavillon de l’Arsenale. Il a surmonté (au propre comme au figuré) cette exposition digne d’une salle des fêtes de village d’un “musée du crime” et titré l’ensemble “L’arte non è cosa nostra”. Un jeu de mots douteux où la lecture au premier degré “l’art n’est pas notre chose” s’associe à une allusion à une “maffia” de l’art contemporain, que Sgarbi n’a de cesse de dénoncer.
Dans ce micmac où tout côtoie n’importe quoi, où des œuvres de qualité se perdent au milieu d’une abondance de croûtes, le chaos tient tout autant dans l’accrochage et l’abondance que dans un retour (ou une permanence) de formes dénuées de toute relation pertinente au monde contemporain. Ces reprises plus ou moins modernistes qui n’interrogent plus rien et ne s’adressent plus à personne sont étrangement inquiétantes. Elles témoignent d’un état de l’art et de la pensée aujourd’hui : un repli sur soi des états et des individus, le populisme et le nationalisme. Le plus perturbant, c’est que certains choix de Bice Curriger, la commissaire d’ IllumiNazioni semblent participer d’un même aveuglement dans l’air du temps. Certes, elle le fait de manière plus élégante, donc plus masquée.
Le travail de Thomas Hirschhorn, qui occupe le pavillon suisse, s’oppose à tout cela. Il donne plutôt la réplique à celui de Schinwald. Dans son texte de présentation, l’artiste suisse affirme, comme une profession de foi : “l’art est universel, autonome, il peut provoquer un dialogue ou une confrontation, il peut inclure chaque être humain”. L’art qui est aussi objet de croyance, a une mission : “donner une forme qui puisse créer les conditions de penser quelque chose qui n’existe pas, quelque chose de nouveau, d’inattendu”. Avec “Crystal of Resistance”, Hirschhorn affronte le chaos pour lui donner forme : une cristallisation du monde actuel. Le pavillon est transformé en une sorte de caverne qui recèle les résidus de la vie quotidienne en ce début de vingt-et-unième siècle : amas de cannettes et de bouteilles vides, couvertures de magazines, livres, écrans de télévision, d’ordinateurs et de téléphones portables qui diffusent en boucle les informations les plus perturbantes, les plus sordides, les plus sanglantes. Les matériaux habituels de l’artiste servent à tapisser les parois et redessiner l’espace – des feuilles d’aluminium, du plastique d’emballage, du scotch marron -, des structures mimant celles des cristaux créent des zones vierges d’images. Tous ces éléments sont reliés entre eux par des guirlandes d’images de presse ou de cristaux (en réalité des bouts de verre, plus ou moins acérés, plus ou moins polis). L’installation confronte les traces médiatiques de notre société et la résistance du cristal. Elle est habitée par des mannequins de vitrines et meublée de fauteuils de jardin en plastique formant un montage d’éléments que le visiteur peut s’approprier et dont il peut multiplier les lectures. “Crystal of Resistance” rejoint alors Gilles Deleuze lorsqu’il affirmait “L’œuvre d’art n’a rien à faire avec la communication. L’œuvre d’art ne contient strictement pas la moindre information. En revanche, en revanche il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. (…) Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes” .

L’art est résistance
Cette résistance intrinsèque à l’art ne prend pas forcément des formes aussi violentes et spectaculaires que celles que l’on peut voir chez Hirschhorn. Elle existe tout autant dans le travail de Schinwald. Elle se nomme “liberté” et tient dans ce que le poète tchèque Miroslav Holub appelait “l’espace entre les lignes” . Un espace depuis toujours investi par les artistes dans lequel ils ont pu inventer des formes leur permettant de s’opposer aux limites de la liberté d’expression fixées par les pouvoirs ou la société.
C’est précisément cet “espace entre les lignes” qui fait l’objet de “Speech Matters”, l’exposition du pavillon danois orchestrée par Katerina Gregos. La question qui sous-tend son travail est “comment les artistes ont-ils transcendé les limites placées au dessus de leur liberté d’expression pour délivrer un contre discours critique ou subversif ?”. Le pavillon danois réunit des artistes de nationalités diverses (américaine, belge, palestinienne, grecque, danoise, néerlandaise, allemande, suédoise, iranienne, tchèque, chinoise), la curatrice est grecque, elle vit à Bruxelles. Car la liberté d’expression ne connaît pas de frontière, ni nationale, ni idéologique. Et si la problématique est achronique – les formes artistiques du passé utilisaient les moyens codés de l’allégorie ou du symbole pour dépasser les limites communément admises -, elle est ici traitée dans un lien étroit à notre actualité. C’est donc, en même temps qu’une investigation des sujets mettant en jeu la liberté d’expression au présent, un questionnement des moyens artistiques inventés et développés par les plasticiens actuels pour l’atteindre.
L’exposition s’articule autour de deux figures historiques. D’un côté, Robert Crumb (°1940), dont les bandes dessinées constituaient une confrontation directe à l’esprit libéral et politiquement correct de la société américaine. De l’autre, le réalisateur tchèque Jan Svankmajer (°1934), qui fut contraint à œuvrer dans l’ombre car il se voyait sans cesse censuré par le pouvoir communiste. Du premier, ignorant les règles sociales, on voit ici les planches de “When The Niggers Take Over America” où il parodie les relations entre noirs et blancs aux USA, imaginant une violente prise de pouvoir par les noirs et un renversement des rapports sociaux. Du second, on peut assister à la projection d’un film extraordinaire, “The Garden”, qui relate les retrouvailles de deux vieux amis. Ils se rendent dans le jardin de l’un d’eux où, étrangement, des individus se tiennent la main pour former la clôture du lieu. Le nouveau venu va bientôt rejoindre cette étrange chaîne humaine. Véritable métaphore de la coercition, de la pression psychologique, de la perte de l’expression libre et de la servitude volontaire, cette fable cinématographique burlesque truffée de très gros plans est en prise directe avec l’espace/temps de sa réalisation, la Tchécoslovaquie de 1968.
“Speech Matters” réunit des œuvres qui abordent la liberté d’expression à travers toutes ses occurrences. Ainsi, l’installation d’Agency, “How can objects be included within art practices ?”, interroge le régime de propriété intellectuelle à l’œuvre dans les catégories de l’art. L’artiste néerlandaise Wendelien Van Oldenborgh a réuni des adolescents belges et néerlandais issus de communautés diverses et enregistre leurs échanges avec Tarek Ramadan au sein d’une architecture moderniste. L’Américaine Taryn Simon, avec sa série de photographies “An American Index of the Hidden and Unfamiliar” donne à voir ce que l’Amérique veut cacher, cela va d’une hyménoplastie à la collection d’art de la CIA en passant par une cage de prisonnier dans la cour d’une prison. Il s’agit de montrer ce qui ne se montre pas, de dévoiler une Amérique souterraine.
La question du langage, sa subjectivité, son altérité, sa liberté est ici centrale, on la trouve à travers l’installation de Ayreen Anastas & Rene Gabri : deux haut-parleurs qui diffusent une leçon de langue et, dans une vitrine hexagonale, les notes et les documents des deux artistes qui agissent comme ancrage, référence, traces de conversations et de lecture. Le passage d’une langue à une autre est mis en parallèle avec l’espace du spectateur entre les mots qu’il entend et le matériel de la vitrine. Les dessins de Runo Lagomarsino sont produits, à la manière des photogrammes, en exposant au soleil des feuilles de papier sur lesquelles l’artiste a disposé des lettres qui vont y laisser leur trace. Les phrases qu’il nous propose associent les slogans du mouvement anti guerre américain avec des citations puisées dans la littérature, la théorie ou la politique, une façon de transformer les mots en images, et d’aborder dans un même temps le monde et les mots. La liberté d’expression ne concerne pas que les artistes et elle appartient aussi au spectateur de la biennale. Jouxtant le pavillon, Thomas Kilpper a conçu un “Speak Corner”, une architecture de bois qui s’enchevêtre dans la végétation et qui comporte un grand porte-voix coloré où chacun peut venir s’exprimer librement. Jusqu’à la fin du mois de juin, une sculpture flottante de FOS, “Osloo”, était amarrée à l’île de San Servolo. Structure architecturale mobile et espace public, ce pavillon singulier offrait une scène, un bar et une station de radio ouverts à tous.
En mettant au premier plan l’irréductible liberté et la puissance de résistance de l’art, en ouvrant le champ de la parole et de l’expression bien au-delà du “politiquement correct” qui aujourd’hui, dans nos pays occidentaux, est devenu la nouvelle (auto)censure, en concevant une exposition tout à la fois cohérente et dotée de multiples facettes, Katerina Gregos a produit un des meilleurs pavillons de cette biennale : une présentation d’œuvres qui est tout autant rétrospective que prospective. Dans un monde où l’état de crise semble être la nouvelle libido , où le chaos fait office de paysage, “Speech Matters” affirme avec force – et dans une manifestation comme la biennale de Venise, c’est nécessaire – le pouvoir de résistance de l’art.

Colette Dubois

Paru dans l’art même #52